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L'Espagne commençait à s'affranchir de la domination des Maures. Ses peuples, qui s'étaient retirés dans les Asturies, avaient fondé le royaume de Léon ; ceux qui s'étaient retirés dans les Pyrénées avaient donné naissance au royaume de Navarre : il s'était élevé des comtes de Barcelone et d'Aragon. Ainsi, cent cinquante ans après l'entrée des Maures, plus de la moitié de l'Espagne se trouvait délivrée de leur tyrannie.
De tous les princes chrétiens qui y régnaient alors, il n'y en avait point de si redoutable qu'Alphonse(1), roi de Léon, surnommé le Grand. Ses prédécesseurs avaient joint la Castille à leur royaume. D'abord cette province avait été commandée par des gouverneurs qui, dans la suite des temps, avaient rendu le gouvernement héréditaire, et l'on commençait à craindre qu'ils ne s'en voulussent faire souverains. Ils s'appelaient tous comtes de Castille : les plus puissants étaient Diégo Porcellos et Nugnez Fernando(2). Ce dernier était considérable par ses grandes terres et par la grandeur de son esprit ; ses enfants servaient encore à soutenir sa fortune et à l'augmenter. Il avait un fils et une fille d'une beauté extraordinaire : le fils, qui s'appelait Consalve, ne voyait rien dans toute l'Espagne qu'on lui pût comparer ; et son esprit et sa personne avaient quelque chose de si admirable, qu'il semblait que le ciel l'eût formé d'une manière différente du reste des hommes.
Des raisons importantes l'avaient obligé à quitter la cour de Léon, et les sensibles déplaisirs qu'il y avait reçus, lui avaient inspiré le dessein de sortir de l'Espagne et de se retirer dans quelque solitude. Il vint dans l'extrémité de la Catalogne à dessein de s'embarquer sur le premier vaisseau qui ferait voile pour une des îles de la Grèce. Le peu d'attention qu'il avait à toutes choses, lui faisait souvent prendre d'autres chemins que ceux qu'on lui avait enseignés. Au lieu de passer la rivière d'Èbre à Tortose, comme on lui avait dit qu'il le fallait faire, il suivit ses bords quasi jusques à son embouchure.
Il s'aperçut alors qu'il s'était beaucoup détourné, il s'enquit s'il n'y avait point de barque, on lui dit qu'il n'en trouverait pas au lieu où il était, mais que, s'il voulait aller jusques à un petit port assez proche, il en trouverait qui le mèneraient à Tarragone. Il marcha jusques à ce port ; il descendit de cheval et demanda à quelques pêcheurs s'il n'y avait point de chaloupes prêtes à partir.
(1)Alphonse : le personnage est historique mais sa chronologie incertaine ; selon les sources, il aurait régné de 841 à 886 ou de 866 à 910.
(2)Diégo Porcellos et Nugnez Fernando : ces personnages sont également historiques. Les comtes qui gouvernaient la Castille sous l'autorité des rois d'Oviedo la défendirent contre les Maures. Diégo Porcellos tenta de se faire souverain de cette province. Il tomba, avec Nugnez Fernando (en réalité « Nugno Fernandez »), dans un guet-apens organisé par Ordogno, second fils d'Alphonse.