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Le premier tome de Zaïde, histoire espagnole, paraît en novembre 1669 sous la signature de Segrais. Après plusieurs réimpressions en 1670 – dues à son succès prodigieux –, il est suivi du second tome en 1671. Le premier volume est enrichi d'une préface dans laquelle Huet, sous la forme d'une « lettre à M. de Segrais », propose un Traité de l'origine des romans dans lequel il développe une conception moralisatrice du genre : « La fin principale des romans, ou du moins celle qui doit l'être et que se doivent proposer ceux qui les composent, est l'instruction des lecteurs à qui il faut toujours faire voir la vertu couronnée et le vice châtié. » Zaïde est une œuvre collective. Le plan en est de Segrais : « j'y ai eu quelque part, mais seulement pour la disposition du roman, où les règles de l'art sont observées avec grande exactitude », lit-on dans le Segraisiana. L'écriture est partagée entre Mme de Lafayette et Huet, et l'on a toutes les raisons de penser que La Rochefoucauld est l'auteur de certaines pages. Ce n'est qu'en 1703 que Huet en attribuera la paternité littéraire à Mme de Lafayette.
Comme l'œuvre précédente, c'est encore une histoire d'amour. Gonsalve – fils du Comte de Castille – tombe amoureux d'une belle naufragée, Zaïde – fille de Zuléma, prince musulman converti. Elle se situe dans la tradition hispano-mauresque qui compte déjà quelques succès de librairie. L'époque est celle d'Alphonse III, au tournant des ixe et xe siècles. Les sources en ont été pour la plupart identifiées : Perez de Hita avec ses Guerres civiles de Grenade (1608) fournit le personnage de Zaïde. L'Afrique de Marmol, paru en 1667, et l'Histoire générale de l'Espagne de Mariana donnent les épisodes guerriers authentiques dont le roman foisonne, souvent rapportés dans des récits insérés où un personnage devient narrateur. Les « Histoires » de Gonsalve, d'Alphonse et de Bélasire, de Don Garcie et d'Hermenesilde, de Zaïde et Félime, d'Alamir prince de Tharse occupent ainsi la moitié du volume, apportant une variété de « points de vue » et introduisant le lyrisme dans l'épopée. Cette complexité narrative ne signifie cependant pas un retour au roman précieux, car Mme de Lafayette, aussi exigeante pour elle-même que pour ses « conseillers », a tout fait pour en écarter les anachronismes, en retrancher les « ornements », les portraits ou conversations interminables. Elle obtient ainsi un récit au rythme vif, dont le style sans fioritures, s'il bénéficie sans doute des multiples interventions de ses « collaborateurs », reste pourtant sa marque : c'est elle qui a donné au classicisme sa plus éclatante expression dans le genre romanesque.