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Chateaubriand, qui s'embarque en avril 1791 à Saint-Malo, ne fuit pas la Révolution. Il a vu, à Paris, les premières têtes coupées brandies dans la rue. Cela l'a dégoûté sans l'effrayer. À ses amis qui envisagent l'émigration, il lance cette apostrophe : « Je vais dans les forêts. Cela vaut mieux que d'aller à Coblentz. À quoi bon émigrer de France seulement ? J'émigre du monde. Je mourrai en route ou je reviendrai [avec] quelque chose de plus que je serai parti ! » En effet, il reviendra écrivain, avec le « sujet » qui lancera sa carrière, les Indiens, fascinant le disciple de Rousseau qu'il est alors. Muni d'une lettre de recommandation pour le président Washington et d'un modeste viatique, le « chevalier de Combourg » rêve de découvrir le mythique passage du nord-ouest, projet longuement mûri auprès de Malesherbes, fin botaniste et féru de récits d'exploration.
Première œuvre écrite par Chateaubriand, le Voyage en Amérique ne sera publié que tardivement, en 1827, alors que son auteur est déjà célèbre depuis deux décennies comme écrivain et presque au terme de sa carrière politique. Le manuscrit semble avoir été peu remanié, en dehors des premières pages qui comportent des références à L'Essai sur les révolutions et une comparaison entre Washington et Bonaparte, impitoyable pour l'Empereur déchu. Est également ajoutée la conclusion évoquant les changements survenus aux États-Unis. Chateaubriand annonce : « Je laisse maintenant parler le manuscrit : je le donne tel que je le trouve, tantôt sous la forme d'un récit, tantôt sous celle d'un journal, quelquefois en lettres ou en simples annotations. »
Le Voyage en Amérique est tout cela, dans un désordre juvénile, et bien plus encore : descriptions géographiques et ethnographiques, traités de la flore et de la faune, analyse des systèmes politiques et des stratégies guerrières des Indiens, éléments de linguistique, études démographiques… Il semble qu'aucun domaine n'ait échappé à l'attention du voyageur… ou à celle du grand lecteur qu'il était ! Car Chateaubriand ne cache pas qu'il a lu les ouvrages de Charlevoix, de Bartram, même s'il lui fut reproché de ne pas les citer à la mesure des emprunts qu'il a pu leur faire. Et quand il n'observe pas lui-même, il cède la parole aux Indiens, qui « racontent que… ».
Lorsqu'il revient en France, faute de moyens, après un séjour de seulement cinq mois en Amérique, c'est aussi parce que sa fidélité aux Bourbons lui commande de voler au secours de Louis XVI, retenu par un peuple qu'il a voulu fuir. À défaut d'une découverte géographique, Chateaubriand a fait celle de son engagement politique et de son talent d'écrivain. Il emportera sur les champs de bataille de l'armée des princes le manuscrit de Voyage en Amérique, matrice de ses futurs chefs-d'œuvre.