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Dis-moi que tu ne te marieras jamais !

Un fil à la patte est un vaudeville aux multiples rebondissements où des personnages pittoresques de la Belle Époque se croisent dans une cascade de quiproquos. Fernand Bois d'Enghien, noceur avenant et beau parleur, est l'amant volage de Lucette Gautier, chanteuse de café-concert. Celle-ci est follement aimée d'un nouveau riche, le général mexicain Irrigua. Par opportunisme, Bois d'Enghien va signer, l'après-midi même, son contrat de mariage avec Viviane Duverger, jolie jeune fille bien « dotée ». Bois d'Enghien vient l'annoncer à Lucette. Le comique tient ici au retardement de la parole dû aux interventions intempestives d'importuns et à l'aveuglement de Lucette.
Extrait
Scène XIV – Bois-d'Enghien, Lucette
BOIS-D'ENGHIEN (s'asseyant sur le canapé, côté le plus éloigné)
Elle !… Par exemple, si je sais comment je vais m'y prendre ?
LUCETTE (descendant derrière le canapé et venant embrasser Bois-d'Enghien dans le cou)
Tu m'aimes ?
BOIS-D'ENGHIEN
Je t'adore !
LUCETTE
Ah ! chéri !…
Elle le quitte pour faire le tour du canapé et aller s'asseoir à gauche de Bois-d'Enghien.
BOIS-D'ENGHIEN (à part)
C'est pas comme ça, en tous cas !…
LUCETTE (assise à sa gauche)
Que je suis heureuse de te revoir, là ! Je n'en crois pas mes yeux ! Vilain ! si tu savais le chagrin que tu m'as fait ! J'ai cru que c'était fini, nous deux !
BOIS-D'ENGHIEN (protestant hypocritement)
Oh ! « fini » !
LUCETTE (avec transport)
Enfin, je te r'ai(1) ! Dis-moi que je r'ai ?
BOIS-D'ENGHIEN (avec complaisance)
Tu me r'as !
LUCETTE (les yeux dans les yeux )
Et que ça ne finira jamais ?
BOIS-D'ENGHIEN (même jeu)
Jamais !
LUCETTE (dans un élan de passion, lui saisissant la tête et la couchant sur sa poitrine)
Oh ! mon nan-nan !
BOIS-D'ENGHIEN
Oh ! ma Lulu !
Lucette couche sa tête en se faisant un oreiller de ses deux bras sur la hanche de Bois-d'Enghien qui se trouve étendu sur ses genoux, de côté et très mal)
BOIS-D'ENGHIEN (à part)
C'est pas ça du tout ! Je suis mal embarqué !…
LUCETTE (dans la même position et langoureusement)
Vois-tu, voilà comme je suis bien !
BOIS-D'ENGHIEN (à part)
Ah ! bien ! pas moi, par exemple !
LUCETTE (même jeu)
Je voudrais rester comme ça pendant vingt ans !… et toi ?
BOIS-D'ENGHIEN
Tu sais, vingt ans, c'est long !
LUCETTE
Je te dirais : « Mon nan-nan ! » ; tu me répondrais : « Ma Lulu !…  » et la vie s'écoulerait.
BOIS-D'ENGHIEN (à part)
Ce serait récréatif !
LUCETTE (se remettant sur son séant, ce qui permet à Bois-d'Enghien de se redresser)
Malheureusement, ce n'est pas possible ! (Elle se lève, fait le tour du canapé, puis avec élan, à Bois-d'Enghien.) Tu m'aimes ?
BOIS-D'ENGHIEN
Je t'adore !
LUCETTE
Ah ! chéri, va !
Elle remonte au-dessus du canapé.
BOIS-D'ENGHIEN (à part)
Pristi ! que c'est mal engagé !
LUCETTE (au milieu de la scène et au-dessus d'un air plein de sous-entendu)
Alors…, viens m'habiller ?
BOIS-D'ENGHIEN (comme un enfant boudeur)
Non !… pas encore !
LUCETTE (descendant)
Qu'est-ce que tu as ?
BOIS-D'ENGHIEN (même jeu)
Rien !
LUCETTE
Si ! tu as l'air triste !
BOIS-D'ENGHIEN (se levant et prenant son courage à deux mains)
Eh bien ! oui ! si tu veux le savoir, j'ai que cette situation ne peut pas durer plus longtemps !
LUCETTE
Quelle situation ?
BOIS-D'ENGHIEN
La nôtre (A part.) Aïe donc ! Aïe donc (Haut.) Et puisqu'aussi bien, il faut en arriver là un jour ou l'autre, j'aime autant prendre mon courage à deux mains, tout de suite : Lucette, il faut que nous nous quittions !
Lucette (suffoquée)
Quoi !
BOIS-D'ENGHIEN
Il le faut ! (A part.) Aïe donc ! Aïe donc !
LUCETTE (ayant un éclair)
Ah ! mon Dieu !… tu te maries !
BOIS-D'ENGHIEN (hypocrite)
Moi ? ah ! la la ! ah ! bien ! à propos de quoi ?
LUCETTE
Eh bien ! pourquoi ? Alors, pourquoi ?
BOIS-D'ENGHIEN
Mais à cause de ma position de fortune actuelle… ne pouvant t'offrir l'équivalent de la situation que tu mérites…
LUCETTE
C'est pour ça ! (Éclatant de rire, en se laissant presque tomber sur lui d'une poussée de ses deux mains contre les épaules.) Ah ! que t'es bête !
BOIS-D'ENGHIEN
Hein ?
LUCETTE (avec tendresse, le serrant dans ses bras)
Mais est-ce que je ne suis pas heureuse comme ça ! ?
BOIS-D'ENGHIEN
Oui, mais ma dignité !…
LUCETTE
Ah ! laisse là où elle est, ta dignité ! Qu'il te suffise de savoir que je t'aime (Se dégageant et gagnant un peu la gauche, avec un soupir de passion.) Oh ! oui, je t'aime !
BOIS-D'ENGHIEN (à part)
Allons, ça va bien ! ça va très bien !
LUCETTE
Vois-tu, rien qu'à cette pensée que tu pourrais te marier ! (Retournant à lui et le serrant comme si elle allait le perdre.) Ah ! dis-moi que tu ne te marieras jamais ! jamais !

Voir dans le texte
(1)Je te r'ai : création plaisante pour « je t'ai de nouveau » ; le verbe ravoir n'existe normalement qu'à l'infinitif.