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Scène II

Domitian, Domitie, Albin, Plautine
DOMITIAN
Faut-il mourir, Madame ? et si proche du terme,
Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme,
Que les restes d'un feu que j'avais cru si fort
Puissent dans quatre jours se promettre ma mort ?

DOMITIE
Ce qu'on m'offre, Seigneur, me ferait peu d'envie,
S'il en coûtait à Rome une si belle vie ;
Et ce n'est pas un mal qui vaille en soupirer
Que de faire une perte aisée à réparer.

DOMITIAN
Aisée à réparer ! Un choix qui m'a su plaire,
Et qui ne plaît pas moins à l'Empereur mon frère,
Charme-t-il l'un et l'autre avec si peu d'appas
Que vous sachiez leur prix, et le mettiez si bas ?

DOMITIE
Quoi qu'on ait pour soi-même ou d'amour ou d'estime,
Ne s'en croire pas trop(7) n'est pas faire un grand crime.
Mais n'examinons point en cet excès d'honneur,
Si j'ai quelque mérite, ou n'ai que du bonheur.
Telle que je puis être, obtenez-moi d'un frère.

DOMITIAN
Hélas ! si je n'ai pu vous obtenir d'un père,
Si même je ne puis vous obtenir de vous,
Qu'obtiendrai-je d'un frère amoureux et jaloux ?

DOMITIE
Et moi, résisterai-je à sa toute-puissance,
Quand vous n'y répondez qu'avec obéissance ?
Moi qui n'ai sous les cieux que vous seul pour soutien,
Que puis-je contre lui, quand vous n'y pouvez rien ?

DOMITIAN
Je ne puis rien sans vous, et pourrais tout, Madame,
Si je pouvais encor m'assurer de votre âme.

DOMITIE
Pouvez-vous en douter, après deux ans de pleurs
Qu'à vos yeux j'ai donnés à nos communs malheurs ?
Durant un déplaisir si long et si sensible
De voir toujours un père à nos vœux inflexible,
Ai-je écouté quelqu'un de tant de soupirants
Qui m'accablaient partout de leurs regards mourants ?
Quel que fût leur amour, quel que fût leur mérite…

DOMITIAN
Oui, vous m'avez aimé jusqu'à l'amour de Tite.
Mais de ces soupirants qui vous offraient leur foi
Aucun ne vous eût mise alors si haut que moi ;
Votre âme ambitieuse à mon rang attachée
N'en voyait point en eux dont elle fût touchée :
Ainsi de ces rivaux aucun n'a réussi.
Mais les temps sont changés, Madame, et vous aussi.

DOMITIE
Non, Seigneur : je vous aime, et garde au fond de l'âme
Tout ce que j'eus pour vous de tendresse et de flamme :
L'effort que je me fais me tue autant que vous ;
Mais enfin l'Empereur veut être mon époux.

DOMITIAN
Ah ! si vous n'acceptez sa main qu'avec contrainte,
Venez, venez, Madame, autoriser ma plainte :
L'Empereur m'aime assez pour quitter vos liens,
Quand je lui porterai vos vœux avec les miens.
Dites que vous m'aimez, et que tout son empire…

DOMITIE
C'est ce qu'à dire vrai j'aurai peine à lui dire,
Seigneur ; et le respect qui n'y peut consentir…

DOMITIAN
Non, votre ambition ne se peut démentir.
Ne la déguisez plus, montrez-la tout entière,
Cette âme que le trône a su rendre si fière,
Cette âme dont j'ai fait les plaisirs les plus doux,
Cette âme…

DOMITIE
Voyez-la cette âme toute à vous,
Voyez-y tout ce feu que vous y fîtes naître ;
Et soyez satisfait, si vous le pouvez être.
Je ne veux point, Seigneur, vous le dissimuler,
Mon cœur va tout à vous quand je le laisse aller ;
Mais sans dissimuler j'ose aussi vous le dire,
Ce n'est pas mon dessein qu'il m'en coûte l'empire ;
Et je n'ai point une âme à se laisser charmer
Du ridicule honneur de savoir bien aimer.
La passion du trône est seule toujours belle,
Seule à qui l'âme doive une ardeur immortelle.
J'ignorais de l'amour quel est le doux poison,
Quand elle s'empara de toute ma raison.
Comme elle est la première, elle est la dominante.
Non qu'à trahir l'amour je ne me violente ;
Mais il est juste enfin que des soupirs secrets
Me punissent d'aimer contre mes intérêts.
Daignez donc voir, Seigneur, quelle route il faut prendre
Pour ne point m'imposer la honte de descendre,
Tout mon cœur vous préfère à cet heureux rival ;
Pour m'avoir toute à vous, devenez son égal.
Vous dites qu'il vous aime ; et je ne le puis croire,
Si je ne vois sur vous un rayon de sa gloire.
On vous a vus tous deux sortir d'un même flanc ;
Ayez mêmes honneurs ainsi que même sang.
Dites-lui que le droit qu'a ce sang à l'empire…

DOMITIAN
C'est là ce qu'à mon tour j'aurai peine à lui dire,
Madame ; et le devoir qui n'y peut consentir…

DOMITIE
A mes vives douleurs daignez donc compatir,
Seigneur : j'achète assez le rang d'impératrice,
Sans qu'un reproche injuste augmente mon supplice.

DOMITIAN
Eh bien ! dans cet hymen, qui n'en a que pour moi,
J'applaudirai moi-même à votre peu de foi ;
Je dirai que le ciel doit à votre mérite…

DOMITIE
Non, Seigneur ; faites mieux, et quittez qui vous quitte ;
Rome a mille beautés dignes de votre cœur ;
Mais dans toute la terre il n'est qu'un empereur.
Si mon père avait eu les sentiments du vôtre,
Je vous aurais donné ce que j'attends d'un autre ;
Et ma flamme en vos mains eût mis sans balancer
Le sceptre qu'en la mienne il aurait dû laisser.
Laissez à son défaut suppléer la fortune,
Et n'ayez pas une âme assez basse et commune
Pour s'opposer au ciel qui me rend par autrui
Ce que trop de vertu me fit perdre par lui.
Pour peu que vous m'aimiez, aimez mes avantages :
Il n'est point d'autre amour digne des grands courages.
Voilà toute mon âme. Après cela, Seigneur,
Laissez-moi m'épargner les troubles de mon cœur.
Un plus long entretien ne pourrait rien produire
Qui ne pût malgré moi vous déplaire ou me nuire.


 
(7)Ne pas avoir une trop grande confiance en soi.