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Déclaration d'amour

Quand Tartuffe paraît enfin dans l’acte III, son entrée en scène est l’une des plus attendues et des mieux préparées du théâtre classique. En effet, il n’a été question que de lui au cours des deux premiers actes. Orgon et sa mère, Mme Pernelle, se sont entichés de ce « dévot », au point de lui promettre en mariage Marianne, fille d’un premier mariage d’Orgon. Mais le « faux dévot » est déjà démasqué : Marianne, qui aime Valère, Elmire, la jeune épouse d’Orgon, son frère Cléante et la servante Dorine voient clair dans son jeu. Encore faut-il le confondre. C’est pourquoi Damis, frère de Marianne, s’est caché pour épier les propos que Tartuffe tient à Elmire. C’est une déclaration d’amour qu’il entend, dans laquelle Tartuffe, qui vient de jouer l’offusqué en s’exclamant devant la gorge de Dorine « Couvrez ce sein que je ne saurais voir », révèle sa concupiscence. Il se fait entreprenant en posant sa main sur le genou d’Elmire, qui feint de le considérer comme un dévot, pour lui tenir un discours qui mêle, avec une habileté qui n’est qu’apparente, déclaration d’amour et références religieuses.
Extrait
TARTUFFE
L'amour qui nous attache aux beautés éternelles
N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles ;
Nos sens facilement peuvent être charmés
Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés.
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
Il a sur votre face épanché des beautés
Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés,
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous l'auteur de la nature,
Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint,
Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint.
D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète
Ne fût du noir esprit une surprise adroite(1) ;
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable,
Que cette passion peut n'être point coupable,
Que je puis l'ajuster avecque la pudeur,
Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur.
Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande
Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande ;
Mais j'attends en mes vœux tout de votre bonté,
Et rien des vains efforts de mon infirmité ;
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude,
De vous dépend ma peine ou ma béatitude,
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
Heureux, si vous voulez, malheureux, s'il vous plaît.


Voir dans le texte
(1)Du noir esprit une surprise adroite : un piège habile tendu par le démon.