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Autre épisode des Natchez, René paraît dans la première édition du Génie de Christianisme en 1802, illustrant le chapitre IX « Du vague des passions ». Il sera réuni à Atala dans une nouvelle édition en 1805. Ces deux courts récits ont une trame identique : une narration faite par le protagoniste d'une épreuve douloureuse de sa vie, suivie de la leçon qu'en retire un Père de l'Église. Dans René, c'est le Père Souël qui déclame cette apologie de la religion chrétienne, à laquelle s'ajoute un éloge des vertus sociales : « quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables » dit le missionnaire au « jeune homme entêté de chimères ». La leçon ne sera pas entendue par tous et nombre de lecteurs ne retiendront que le charme poétique des évocations de cette âme tourmentée : le « mal » était fait, le « mal du siècle » était né, ce qui devait inspirer aux écrivains romantiques leurs plus belles pages.
Ce malentendu est d'autant plus agaçant pour l'auteur que les similitudes entre sa propre vie et celle de René sont multiples : situation de cadet qui se sent rejeté, figure intimidante du père, adolescence exaltée dont les rêveries sont partagées avec une sœur bien-aimée. Au-delà de ces racines autobiographiques, la fiction romanesque développe ici un thème qui renouvelle les évocations du malheur de vivre de Rousseau dans Les Confessions ou de Gœthe dans Les Souffrances du Jeune Werther. En effet, René ne souffre pas d'un mal d'amour, mais de l'incapacité à exercer les facultés de ces « âmes ardentes » fustigées dans Le Génie du christianisme : « dégoûtées par leur siècle, effrayées par leur religion, elles sont restées dans le monde sans se livrer au monde ». Il s'agit donc de leur apprendre à vivre, ce que fait d'ailleurs la sœur de René quand, après l'avoir sauvé du suicide, elle lui recommande de « prendre un état », de se marier, puisqu'il vaut mieux « ressembler un peu plus au commun des hommes, et avoir un peu moins de malheur ». En vain.
Et quand vient le moment de souffrir pour quelque chose, après la terrible révélation de la « passion criminelle » de sa sœur pendant une cérémonie qui tient à la fois du mariage et des funérailles, René trouve dans la souffrance même une raison de vivre. Il s'embarque subitement pour l'Amérique, autre trait commun à l'auteur et à son personnage. Mais décidément, Chateaubriand n'est pas René. Il part en jeune homme téméraire et candide, avec le projet de découvrir le mythique passage du nord-ouest, et revient pour se jeter dans la guerre. Aussi finira-t-il, dans les Mémoires d'outre-tombe, par désavouer la paternité de ce mal du siècle : « si René n'existait pas, je ne l'écrirais plus ; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais : il a infesté l'esprit d'une partie de la jeunesse… »