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Rimbaud n'a pas seize ans quand il écrit à son « maître » Banville son rêve fou d'être publié parmi les « parnassiens ». C'est Verlaine qui, le premier, reconnaît son talent précoce et l'appelle auprès de lui à Paris, brisant un mariage à peine consommé, engageant leurs deux vies dans une impasse tumultueuse. Verlaine a déjà une œuvre et un renom quand il mêle sa voix à celle toute neuve du si jeune Rimbaud. Cris et chuchotements, deux talents se défient et s'édifient, deux esprits communient puis se déchirent. De cette communion impossible, il reste l'unique œuvre publiée par Rimbaud lui-même : un recueil de poèmes en prose qui tient à la fois de la confession intime et de la relation d'une expérience de dérèglement sensuel et mental, Une saison en enfer – imprimée à Bruxelles à compte d'auteur, jamais soldé – en 1873. Il en rapporte une dizaine d'exemplaires qu'il distribue, abandonnant chez l'imprimeur le reste du tirage, abandonnant du même coup la poésie pour se lancer de nouveau sur les routes d'Europe, puis vers les destinations plus lointaines de l'Orient.
Quand Verlaine publie les Illuminations en 1886, Rimbaud est négociant en Abyssinie et ignore tout de cette publication. Le recueil comprend quarante-quatre poèmes en prose qui constituent l'apothéose du projet poétique décrit dès 1871 dans une lettre à Demeny : « Donc le poète est vraiment voleur de feu. Il est chargé de l'humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue […]. Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. » Tels sont en effet les tableaux des Illuminations rapportant des visions hallucinées qui défient souvent l'interprétation et préfigurent les textes surréalistes.
Le mystère qui entoure le silence d'un poète dont l'œuvre connu s'achève alors qu'il n'a pas vingt ans est pour beaucoup dans la constitution du « mythe » de Rimbaud, dont l'extrême précocité, le dédain des conventions et la soif d'absolu ont fait l'icône de l'adolescence contestataire. Après une parution partielle dans un recueil intitulé Reliquaire, en 1891, ses Poésies complètes ne seront publiées qu'en 1895, avec une préface de Verlaine. Les quarante poèmes proposés dans l'anthologie permettent de suivre le parcours fulgurant du collégien « surdoué » – dont les compositions sont insérées dans le bulletin de l'académie – au voyou érudit et fugueur qui a d'abord imité Hugo, assimilé Baudelaire, puis s'est lancé le défi insensé de renouveler le langage poétique.