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Le renouveau du genre

Jusqu'au milieu du xviie siècle, les oraisons funèbres étaient plutôt un genre mondain, servant avant tout la gloire du défunt. Avec Bossuet, elles prennent un véritable sens moral. Pour lui, elles sont l'occasion d'illustrer la doctrine religieuse et la morale… et parfois aussi de fustiger son auditoire.
Voici comment l'Encyclopédie (1765) de Diderot et d'Alembert définit une « oraison funèbre » :
« « […] discours prononcé ou imprimé à l'honneur funèbre d'un prince, d'une princesse, ou d'une personne éminente par la naissance, le rang ou la dignité dont elle jouissait pendant sa vie. On croit que le fameux Bertrand du Guesclin, mort en 1380 et enterré à Saint-Denis à côté de nos rois, est le premier dont on ait fait l'oraison funèbre dans ce royaume ; mais cette oraison n'a point passé jusqu'à nous ; ce n'est proprement qu'à la renaissance des lettres qu'on commença d'appliquer l'art oratoire à la louange des morts, illustres par leur naissance ou par leurs actions. Muret prononça à Rome en latin l'oraison funèbre de Charles IX. Enfin, sous le siècle de Louis XIV, on vit les François exceller en ce genre dans leur propre langue ; et M. Bossuet remporta la palme sur tous ses concurrents. C'est dans ces sortes de discours que doit se déployer l'art de la parole ; les actions éclatantes ne doivent s'y trouver louées, que quand elles ont des motifs vertueux ; et la gravité de l'évangile n'y doit rien perdre de ses privilèges. Toutes ces conditions se trouvent remplies dans les Oraisons de l'évêque de Meaux. Il s'appliqua de bonne heure, dit M. de Voltaire, à ce genre d'éloquence qui demande de l'imagination, et une grandeur majestueuse qui tient un peu à la poésie, dont il faut toujours emprunter quelque chose, quoique avec discrétion, quand on tend au sublime. L'Oraison funèbre de la reine mère, qu'il prononça en 1667, lui valut l'évêché de Condom ; mais ce discours n'était pas encore digne de lui, et il ne fut pas imprimé. L'éloge funèbre de la reine d'Angleterre, veuve de Charles Ier qu'il fit en 1669, parut presque en tout un chef-d'œuvre. Les sujets de ces pièces d'éloquence sont heureux, à proportion des malheurs que les morts ont éprouvés. C'est en quelque façon, comme dans les tragédies, où les grandes infortunes des différents personnages sont ce qui intéresse davantage. L'éloge funèbre de Madame, enlevée à la fleur de son âge, et morte entre ses bras, eut le plus grand et le plus rare des succès, celui de faire verser des larmes à la cour. Il fut obligé de s'arrêter après ces paroles. "Ô nuit désastreuse, nuit effroyable ! où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle, Madame se meurt, Madame est morte, etc." L'auditoire éclata en sanglots, et la voix de l'orateur fut interrompue par ses soupirs et par ses larmes. […] Depuis cinquante ans, il ne s'est point élevé d'orateurs à côté de ces grands maîtres, et ceux qui viendront dans la suite trouveront la carrière remplie. Les tableaux des misères humaines, de la vanité, de la grandeur, des ravages de la mort, ont été faits par tant de mains habiles, qu'on est réduit à les copier, ou à s'égarer. Aussi les oraisons funèbres de nos jours ne sont que d'ennuyeuses déclamations de sophistes, et ce qui est pis encore, de bas éloges, où l'on n'a point de honte de trahir indignement la vérité. Hist. univ. de M. de Voltaire, tom. VII. (D. J.) » »