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Le mot de Jean d'Ormesson sur l'œuvre Nana.
Quelques pages ont suffi pour rendre célèbre le nom d'Émile Zola, fils d'un ingénieur italien qui fut lieutenant dans la Légion étrangère : en 1898, vers la fin de sa vie, il publie, à propos de l'affaire Dreyfus, sa fameuse lettre intitulée « J'accuse ». Mais la grande affaire de son existence, c'est l'immense fresque des Rougon-Macquart, « histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empire ».
Les Rougon-Macquart constituent une énorme entreprise menée d'une main de fer. Le septième volume, L'Assommoir, roman de l'alcool et de l'ivrognerie, connaît un succès retentissant qui fait de Zola un chef d'école. Le huitième, Une page d'amour, qu'il traite lui-même de « verre de sirop » et de « romance un peu popote », « nuance cuisse de nymphe », est l'un des livres les plus touchants de Zola. Nana, histoire d'une courtisane pourrie par une vérole qui symbolise la corruption de la fin de l'Empire, est un chef-d'œuvre. Pot-Bouille, roman de la petite bourgeoisie, Au bonheur des dames, roman du grand commerce et des grands magasins qui se développent à cette époque, Germinal, histoire d'une grève des mineurs du Nord et de « la lutte du capital et du travail », La Bête humaine, roman noir des chemins de fer et de « la mort dans l'amour », connaissent, en leur temps et encore aujourd'hui, des tirages considérables. Les œuvres de Zola en livres de poche dépassent les dix millions d'exemplaires.
Après avoir échoué au baccalauréat, Zola avait rencontré Taine et Littré dont il avait admiré le travail systématique et rigoureux pour « classer scientifiquement les matières ». À leur influence s'ajoute celle de Claude Bernard qui formule les lois de l'expérimentation biologique. Liberté et progrès d'un côté ; science, hérédité, milieu, système, expérimentation de l'autre : voilà l'atmosphère qui règne dans les milieux intellectuels d'avant-garde vers la fin de l'Empire. Elle mènera Zola vers le réalisme et vers ce qu'on a appelé le naturalisme.
En quoi consiste ce fameux naturalisme qui a été au centre de tant de querelles et qui oscille entre les grisettes au bras des canotiers dans les guinguettes des bords de Seine et les grèves des mineurs ? En un mot comme en mille, il s'agit d'appliquer au cœur humain les méthodes des sciences expérimentales et de subordonner la vieille psychologie à la physiologie. « Notre héros, écrit Zola, n'est plus le pur esprit, l'homme abstrait du xviiie siècle, il est le sujet physiologique de notre science actuelle, un être qui est composé d'organes et qui trempe dans un milieu dont il est pénétré à chaque heure. »
Ce que veut faire Zola, c'est peindre « des bonshommes physiologiques évoluant sous l'influence des milieux ».
La grandeur de Zola est de faire passer dans son œuvre monumentale le savoir de son temps et d'apporter à ce travail de titan non seulement les fruits d'une très large expérience politique et sociale, acquise notamment dans le journalisme, mais aussi et surtout le concours décisif d'un souffle romantique et d'un tempérament épique. La théorisation naturaliste serait partielle et courte sans ce souffle épique indifférent aux systèmes et aux étiquettes, et qui réussit à « trouver l'homme sous l'homme, et sous chacun de ses désirs, le monde entier qui rêve ». « Le penchant au mythe, écrit Thomas Mann à propos de Zola, hausse son univers jusqu'au surnaturel. »