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De 1870 à 1893, de La Fortune des Rougon au Docteur Pascal, année après année, volume après volume, Zola a patiemment construit son grand œuvre, les Rougon-Macquart : une nouvelle Comédie humaine, des milliers de pages, des centaines de personnages pour dessiner peu à peu l'histoire d'une famille, mais surtout le tableau d'une époque et une étude qui se veut quasi scientifique de la nature humaine. Au fil des romans, Zola, jadis jeune employé de la maison Hachette puis journaliste, est devenu un écrivain célèbre, chef de file d'une nouvelle école : le naturalisme.
En 1880, lorsque paraît Nana, Zola a quarante ans tout juste. Trois ans auparavant, il a publié L'Assommoir qui a marqué un véritable tournant dans sa carrière. Le septième opus des Rougon-Macquart suscite de vives réactions : détesté ou admiré, Zola ne laisse personne indifférent. L'Assommoir narre la vie misérable de Gervaise Macquart, petite-fille d'Adélaïde Fouque, l'aïeule de la famille, et de son amant Macquart. Gervaise, maîtresse de Lantier dont elle a eu deux fils, épouse de Coupeau dont elle aura une fille, Anna, s'installe comme blanchisseuse, mais sombre peu à peu dans la misère et l'alcoolisme, et tentera même de se prostituer avant de mourir abandonnée. Le sujet est bien sombre, traité de façon crue, sans aucune concession aux bienséances, et laisse entendre avec vigueur la langue du peuple. Zola dédicace ainsi à son ami Flaubert un exemplaire de son roman : « À Flaubert, en haine du goût ». Le roman provoque le scandale, mais connaît aussi un succès qui « lance » définitivement son auteur. Les bénéfices tirés des ventes permettent même à Zola de s'acheter une maison de campagne – « une cabane à lapins » selon ses propres mots – à Médan.
Cependant, après le coup de force que représente L'Assommoir, Zola publie en 1878 un livre plus sage, plus tendre, mais aussi plus convenu : Une page d'amour. L'émoi suscité par la publication de Nana, le neuvième volume des Rougon-Macquart, n'en sera que plus fort. Zola scandalise de nouveau. Nana paraît d'abord sous forme de feuilleton, dans Le Voltaire, entre le 16 octobre 1879 et le 5 février 1880, avant d'être publié en volume en février 1880. Aussitôt, le succès est immense : 55 000 exemplaires sont vendus dès la première année. Le roman, comme avant lui L'Assommoir, est même adapté au théâtre en 1881 par William Busnach. Le succès de Nana ne s'est ensuite jamais démenti. L'œuvre reste à ce jour l'un des volumes les plus lus du cycle des Rougon-Macquart. Mais en 1880, les critiques sont vives, à la hauteur de l'engouement suscité par le livre : celui-ci sera qualifié par exemple de « roman quadrupède » dans le Charivari, journal satirique de l'époque. Il faut bien reconnaître que la demi-mondaine Nana, « rentière de la bêtise et de l'ordure des mâles, marquise des hauts trottoirs », a de quoi choquer.
Nana semble être en quelque sorte la suite de L'Assommoir. On y retrouve au premier plan Anna – « Nana » – Coupeau, la fille de Gervaise, petite fleuriste délurée, maltraitée par ses parents, suivie dans les rues par les hommes et finissant par s'enfuir avec l'un d'eux. Dans Nana, Zola raconte l'ascension, la gloire et la déchéance d'une femme entretenue, avec ses caprices, ses coups de folie, mais aussi son mépris des hommes, son goût pour les femmes, et surtout son ennui profond. Par le simple pouvoir de « ses cuisses de neige » et de sa crinière flamboyante, Nana domine tout Paris. Elle est d'une certaine manière la revanche de Gervaise : « grande, belle, de chair superbe ainsi qu'une plante de plein fumier, elle vengeait les gueux, les abandonnés dont elle était le produit. Avec elle, la pourriture qu'on laissait fermenter dans le peuple, remontait et pourrissait l'aristocratie », selon les mots du journaliste Fauchery.
Pour écrire ce roman de la prostitution, Zola s'est renseigné avec précision sur la vie des filles, sur les théâtres – qu'il commence à bien connaître grâce à ses expériences de dramaturge – et sur le monde des courses. Comme les autres volumes des Rougon-Macquart, Nana est le fruit d'une enquête minutieuse et d'un travail préparatoire rigoureux. Mais avant toute chose, Zola a su faire de Nana le symbole de la décadence et de la corruption du second Empire. Le destin de la jeune femme se joue en trois années, de 1867 à 1870, dans une ambiance de fin de règne, au sein d'une société qui s'étourdit toujours plus dans le luxe et la luxure, pour ne pas voir sa propre mort. Ainsi, le sordide tableau par lequel le roman s'achève en point d'orgue, avec la décomposition d'un visage qui a causé tant de ravages, est significativement lié à l'annonce de la guerre franco-prussienne qui marquera la fin d'un régime moribond.