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La trahison de Fortunato

L'histoire a pour cadre la Corse, au xixe siècle. Un bandit en fuite a donné une pièce d'argent à Fortunato, fils de Matéo Falcone, pour qu'il le cache. Surviennent les gendarmes qui poursuivent le bandit. Ce face à face entre l'adjudant qui les commande et l'enfant est une des pages les célèbres de Mérimée. L'adjudant promet sa belle montre, qu'il fait miroiter aux yeux de l'enfant, s'il trahit le proscrit caché. L'enfant ne semble pas conscient de briser le code d'honneur corse en déshonorant sa famille. L'extrait rend compte du climat d'extrême tension qui règne dans la nouvelle, véritable « tragédie » en miniature.
Extrait
L'adjudant tira de sa poche une montre d'argent qui valait bien dix écus ; et, remarquant que les yeux du petit Fortunato étincelaient en la regardant, il lui dit en tenant la montre suspendue au bout de sa chaîne d'acier.
— Fripon ! tu voudrais bien avoir une montre comme celle-ci suspendue à ton col, et tu te promènerais dans les rues de Porto-Vecchio, fier comme un paon ; et les gens te demanderaient : « Quelle heure est-il ? » et tu leur dirais : « Regardez à ma montre. »
— Quand je serai grand, mon oncle le caporal me donnera une montre.
— Oui ; mais le fils de ton oncle en a déjà une… pas aussi belle que celle-ci, à la vérité… Cependant il est plus jeune que toi.
L'enfant soupira.
— Eh bien, la veux-tu, cette montre, petit cousin ?
Fortunato, lorgnant la montre du coin de l'œil, ressemblait à un chat à qui l'on présente un poulet tout entier. Et comme il sent qu'on se moque de lui, il n'ose y porter la griffe, et de temps en temps il détourne les yeux pour ne pas s'exposer à succomber à la tentation ; mais il se lèche les babines à tout moment, il a l'air de dire à son maître : « Que votre plaisanterie est cruelle ! »
Cependant l'adjudant Gamba semblait de bonne foi en présentant sa montre. Fortunato n'avança pas la main ; mais il lui dit avec un sourire amer :
— Pourquoi vous moquez-vous de moi ?
— Par Dieu ! je ne me moque pas. Dis-moi seulement où est Gianetto, et cette montre est à toi.
Fortunato laissa échapper un sourire d'incrédulité ; et, fixant ses yeux noirs sur ceux de l'adjudant, il s'efforçait d'y lire la foi qu'il devait avoir en ses paroles.
— Que je perde mon épaulette, s'écria l'adjudant, si je ne te donne pas la montre à cette condition ! Les camarades sont témoins ; et je ne puis m'en dédire.
En parlant ainsi, il approchait toujours la montre, tant, qu'elle touchait presque la joue pâle de l'enfant. Celui-ci montrait bien sur sa figure le combat que se livraient en son âme la convoitise et le respect dû à l'hospitalité. Sa poitrine nue se soulevait avec force, et il semblait près d'étouffer. Cependant la montre oscillait, tournait, et quelquefois lui heurtait le bout du nez. Enfin, peu à peu, sa main droite s'éleva vers la montre : le bout de ses doigts la toucha ; et elle pesait tout entière dans sa main sans que l'adjudant lâchât pourtant le bout de la chaîne… Le cadran était azuré… la boîte nouvellement fourbie… au soleil, elle paraissait toute de feu… La tentation était trop forte.
Fortunato éleva aussi sa main gauche, et indiqua du pouce, par-dessus son épaule, le tas de foin auquel il était adossé. L'adjudant le comprit aussitôt. Il abandonna l'extrémité de la chaîne ; Fortunato se sentit seul possesseur de la montre. Il se leva avec l'agilité d'un daim, et s'éloigna de dix pas du tas de foin, que les voltigeurs se mirent aussitôt à culbuter.
On ne tarda pas à voir le foin s'agiter ; et un homme sanglant, le poignard à la main, en sortit ; mais, comme il essayait de se lever en pied, sa blessure refroidie ne lui permit plus de se tenir debout. Il tomba. L'adjudant se jeta sur lui et lui arracha son stylet. Aussitôt on le garrotta fortement malgré sa résistance.
Gianetto, couché par terre et lié comme un fagot, tourna la tête vers Fortunato qui s'était rapproché.
— Fils de…  ! lui dit-il avec plus de mépris que de colère.
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