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Mérimée en prison, l'affaire Libri

En amitié, Mérimée est d'une fidélité absolue jusqu'à l'aveuglement. L'affaire Libri en est l'exemple éloquent. En 1852, Guillaume Libri – professeur au Collège de France, membre de l'Académie des sciences, inspecteur général de l'Instruction publique et des Bibliothèques –, est accusé d'avoir volé des livres dans les bibliothèques qu'il était chargé d'inspecter. Ayant fui à Londres, il est condamné par contumace à dix ans de réclusion. Niant l'évidence, Mérimée prend sa défense avec vigueur. Attaquant la « chose jugée », il publie un article dans la Revue des Deux Mondes le 15 avril 1852. Il est condamné pour outrage à la magistrature à quinze jours de prison et mille francs d'amende. La peine purgée à la Conciergerie en juillet 1852 est supportée avec humour. Sa correspondance évoque de manière plaisante cette réclusion qu'il partage avec son ami Édouard Bocher. « M. Bocher et moi nous recevons tant de visites que nous avons bonne envie de demander qu'on nous mette au secret. » « Je ne me suis pas ennuyé en prison. C'est un endroit très frais et excellent dans les grandes chaleurs. J'y ai passé quinze jours à travailler et sans un moment d'ennui. » Quelques années plus tard, devenu sénateur, il sera l'un des cosignataires de la pétition présentée par la femme de son ami pour obtenir – en vain – la révision du procès. La pétition, signée par des personnalités éminentes telles que M. Guizot – membre de l'Institut – et Prosper Mérimée – sénateur et membre de l'Institut – est accompagnée d'une note dénonçant les conditions de l'instruction et l'arrière-plan politique de l'affaire.
« « Messieurs les sénateurs, Une erreur de justice commise contre la personne de mon mari, pendant les désordres d'une de nos révolutions, reste encore à réparer. Vous ne refuserez pas d'écouter la réclamation d'une femme qui élève ses plaintes jusqu'à vous, dans l'espoir que vous voudrez faire cesser les effets de cet acte déplorable. Je prends donc la liberté de mettre sous vos yeux une note, où sont exposés brièvement les faits sur lesquels il m'a semblé utile d'appeler votre équitable attention. […] » »
Début de la pétition.

« « M . Libri, né à Florence, avait, pendant les années qui précédèrent la révolution de 1848, mis son savoir au service de nos institutions scientifiques. Ce savoir, souvent invoqué et récompensé avec une noblesse digne de la France, suscita contre lui de basses jalousies. Il eut des envieux aux plus hautes sommités de nos corps savants, comme aux derniers degrés de l'échelle littéraire. En 1848, les hommes qui l'avaient apprécié et honoré furent renversés ; ceux qui le haïssaient furent portés au pouvoir et eurent assez d'autorité pour satisfaire leurs mauvaises passions contre lui. Il avait le goût des livres et en possédait. On l'accusa de les avoir volés dans celles de nos Bibliothèques publiques qu'il avait éclairées de ses lumières. On lui fit son procès. Pour traiter des questions de bibliographie, il fallait des experts ; on alla les choisir parmi les rédacteurs d'un recueil périodique, lesquels, de notoriété publique, étaient ses ennemis personnels et qui, à plusieurs reprises, avaient publié dans leur journal des articles injurieux et des calomnies contre lui. En un mot, les mêmes hommes qui s'étaient faits ses dénonciateurs devinrent ses premiers juges. Tandis que M. Libri s'était retiré en Angleterre, protestant avec énergie contre une instruction commencée sous de tels auspices, et refusant de reconnaître ses calomniateurs pour experts, ces mêmes hommes furent introduits au milieu de ses collections pour en tirer les moyens de soutenir les accusations qu'ils avaient inventées ; et comme ils s'aperçurent, dans le cours de leur expertise, qu'un d'entre eux ne partageait pas les préventions des autres, ils le firent évincer de la Commission. Ils parcoururent la France pour chercher dans le désordre si ancien et si connu de nos Bibliothèques publiques, des prétextes d'accusation contre M. Libri, ne se donnant pas la peine de cacher leur partialité et leur animosité. […] » »
Extrait de la note annexée à la pétition présentée au Sénat par Mme Libri.