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Scène de ménage en chemise

CLARISSE (surgissant en coup de vent de sa chambre. Elle est en chemise de nuit, mais elle a son chapeau et ses bottines. Descendant vers son mari)
Ah çà ! veux-tu me dire ce qui t'a pris ? après qui tu en as ?
VENTROUX (le coude droit sur la table, le menton sur la paume de la main, sans se retourner)
Apparemment après qui le demande ! (Se retournant vers sa femme et apercevant sa tenue.) Ah ! non ! non ! tu ne vas pas aussi te promener dans l'appartement en chemise de nuit !… avec ton chapeau sur la tête !
CLARISSE
Oui, eh bien ! d'abord, je te prie de m'expliquer… J'enlèverai mon chapeau tout à l'heure.
VENTROUX
Eh ! ton chapeau ! je m'en fiche pas mal, de ton chapeau ! C'est pas après lui que j'en ai !
CLARISSE
Enfin, qu'est-ce que j'ai encore fait ?
VENTROUX
Oh ! rien ! rien ! tu n'as jamais rien fait !
CLARISSE (remontant vers le canapé)
Je ne vois pas !…
VENTROUX (se levant)
Tant pis, alors ! car c'est encore plus grave, si tu n'as même plus conscience de la portée de tes actes.
CLARISSE (s'asseyant sur le canapé)
Quand tu voudras m'expliquer !…
VENTROUX
Alors, tu trouves que c'est une tenue pour une mère d'aller changer de chemise devant son fils ?
CLARISSE
C'est pour ça que tu fais cette sortie ?
VENTROUX
Évidemment, c'est pour ça !
CLARISSE
Eh ! bien, vrai ! J'ai cru que j'avais commis un crime, moi.
VENTROUX
Alors, tu trouves ça naturel ?
CLARISSE (avec insouciance)
Pffeu ! Quelle importance ça a-t-il ? Auguste est un enfant… Si tu crois seulement qu'il regarde, le pauvre petit ! Mais, une mère, ça ne compte pas.
VENTROUX (tranchant)
Il n'y a pas à savoir si ça compte ; ça ne se fait pas.
Il remonte au-dessus du canapé.
CLARISSE
Un gamin de douze ans !
VENTROUX (derrière elle)
Non, pardon, treize !
CLARISSE
Non, douze !
VENTROUX
Treize ; je te dis ! il les a depuis trois jours.
CLARISSE
Eh ! bien, oui ; trois jours ! ça ne compte pas.
VENTROUX (redescendant au milieu de la scène)
Oui, oh ! rien ne compte avec toi.
CLARISSE
Si tu crois qu'il sait seulement ce que c'est qu'une femme !
VENTROUX
En tout cas, ce n'est pas à toi à le lui apprendre ! Mais, enfin, qu'est-ce que c'est que cette manie que tu as de te promener toujours toute nue ?
CLARISSE
Où ça, toute nue ? J'avais ma chemise de jour.
VENTROUX
C'est encore plus indécent ! On te voit au travers comme dans du papier calque.
CLARISSE (se levant et allant à lui)
Ah ! Voilà ! Voilà, dis-le donc ! Voilà où tu veux en venir : tu voudrais que j'aie des chemises en calicot !
VENTROUX (abasourdi)
Quoi ? Quoi des chemises en calicot ? Qui est-ce qui te parle d'avoir des chemises en calicot ?

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