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L'amour en fiacre

La troisième partie du roman commence avec une brève période heureuse dans la vie, par ailleurs bien tourmentée, de Mme Bovary. À Rouen, elle a retrouvé Léon, son ancien soupirant. Leur premier rendez-vous, pour une visite de la cathédrale, les voit devenir amants au cours d'une promenade en fiacre. Rideaux fermés, la voiture parcourt la ville et les environs en tous sens, pendant des heures.
Cet épisode fameux est de ceux qui servirent à l'accusation de Flaubert dans le procès intenté à son roman pour outrage aux bonnes mœurs et à la religion. Pourtant, la suprême habileté du romancier « réaliste » est ici de ne rien décrire de ce qui se passe à l'intérieur du fiacre. Le détail érotique le plus explicite du passage est « une main nue passa sous les petits rideaux de toile jaune, et jeta des déchirures de papier qui se dispersèrent au vent ». Mme Bovary, en se débarrassant d'une lettre destinée à Léon pour renoncer à ce rendez-vous, signifie ainsi sa reddition.
Extrait
Cependant le fiacre n'arrivait pas. Léon avait peur qu'elle ne rentrât dans l'église. Enfin le fiacre parut.
— Sortez du moins par le portail du nord ! leur cria le Suisse, qui était resté sur le seuil, pour voir la Résurrection, le Jugement dernier, le Paradis, le roi David, et les Réprouvés dans les flammes d'enfer.
— Où monsieur va-t-il ? demanda le cocher.
— Où vous voudrez ! dit Léon poussant Emma dans la voiture ; et la lourde machine se mit en route(3).
Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon, le pont Neuf, et s'arrêta court devant la statue de Pierre Corneille.
— Continuez ! fit une voix qui sortait de l'intérieur.
La voiture repartit ; et se laissant, dès le carrefour Lafayette, emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer.
— Non ! tout droit ! cria la même voix.
Le fiacre sortit des grilles, et bientôt arrivé sur le Cours, trotta doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher s'essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en dehors des contre-allées, au bord de l'eau, près du gazon.
Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé de cailloux secs, et longtemps, du côté d'Oyssel, au-delà des îles.
Mais, tout à coup, elle s'élança d'un bond à travers Quatremares, Sotteville, la grande Chaussée, la rue d'Elbeuf, et fit sa troisième halte devant le jardin des Plantes.
— Marchez donc ! s'écria la voix plus furieusement.
Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le pont, par la place du Champ de Mars et derrière les jardins de l'hôpital, où les vieillards en veste noire se promènent au soleil, le long d'une terrasse toute verdie par des lierres. Elle remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le Mont-Riboudet jusqu'à la côte de Deville.
Elle revint ; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Lescure, au mont Gargan, à la Rouge-Mare, et place du Gaillarbois ; rue Maladrerie, rue Dinanderie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise, – devant la Douane, à la basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes et au Cimetière monumental ! De temps à autre, le cocher sur son siège jetait aux cabarets des regards désespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur de la locomotion poussait ces individus à ne vouloir point s'arrêter. Il essayait quelquefois, et aussitôt il entendait derrière lui partir des exclamations de colère. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant par-ci par-là, ne s'en souciant, démoralisé, et presque pleurant de soif, de fatigue et de tristesse.
Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux ébahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture à stores tendus et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu'un tombeau et ballottée comme un navire.
Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où le soleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternes argentées, une main nue passa sous les petits rideaux de toile jaune, et jeta des déchirures de papier qui se dispersèrent au vent, et s'abattirent plus loin, comme des papillons blancs, sur un champ de trèfles rouges tout en fleurs.
Puis, vers six heures, la voiture s'arrêta dans une ruelle du quartier Beauvoisine, et une femme en descendit qui marchait le voile baissé, sans détourner la tête.
Voir dans le texte
(3)La fameuse scène du fiacre qui suit fut supprimée par Maxime du Camp, l'un des directeurs de La Revue de ParisMadame Bovary était diffusé sous forme de feuilleton. Furieux, Flaubert exigea la parution d'une note en informant les lecteurs. Nonobstant, les services de censure de la police impériale obtinrent la suspension du roman et engagèrent des poursuites judiciaires contre l'auteur.