iBibliothèque - accueil

I

L'éternel guide continua :
— Près de lui, cette femme à genoux, qui pleure, est son épouse Diane de Poitiers, comtesse de Brézé, duchesse de Valentinois, née en 1499, morte en 1566, et à gauche celle qui porte un enfant, la sainte Vierge. Maintenant tournez-vous de ce côté : voici les tombeaux d'Amboise. Ils ont été tous les deux cardinaux et archevêques de Rouen. Celui-là était ministre du roi Louis XII. Il a fait beaucoup de bien à la cathédrale. On a trouvé dans son testament trente mille écus d'or pour les pauvres.
Et sans s'arrêter, tout en parlant, il les poussa dans une chapelle encombrée par des balustrades, en dérangea quelques-unes, et découvrit une sorte de bloc, qui pouvait bien avoir été une statue mal faite.
— Elle décorait autrefois, dit-il avec un long gémissement, la tombe de Richard Cœur de Lion, roi d'Angleterre et duc de Normandie. Ce sont les calvinistes, monsieur, qui nous l'ont réduite en cet état ! Ils l'avaient, par méchanceté, ensevelie dans de la terre, sous le siège épiscopal de Monseigneur. Tenez ! voici la porte par où il se rend à son habitation, Monseigneur. Passons voir les vitraux de la Gargouille.
Mais Léon tira vivement une pièce blanche de sa poche et saisit Emma par le bras. Le Suisse demeura tout stupéfait, ne comprenant point cette munificence intempestive, lorsqu'il restait encore à l'étranger tant de choses à voir. Aussi le rappelant :
— Eh ! monsieur. La Flèche ! la Flèche !…
— Merci, fit Léon.
— Monsieur a tort ! Elle aura quatre cent quarante pieds, neuf de moins que la grande pyramide d'Égypte. Elle est tout en fonte, elle…
Léon fuyait, car il lui semblait que son amour, qui, depuis deux heures bientôt, s'était immobilisé dans l'église comme les pierres, allait maintenant s'évaporer, telle qu'une fumée, par cette espèce de tuyau tronqué, de cage oblongue, de cheminée à jour, qui se hasarde si grotesquement sur la cathédrale comme la tentative extravagante de quelque chaudronnier fantaisiste.
— Où allons-nous donc ? disait-elle.
Sans répondre, il continuait à marcher d'un pas rapide, et déjà Mme Bovary trempait son doigt dans l'eau bénite, quand ils entendirent derrière eux un grand souffle haletant, entrecoupé régulièrement par le rebondissement d'une canne. Léon se détourna.
— Monsieur !
— Quoi ?
Et il reconnut le Suisse, portant sous son bras et maintenant en équilibre contre son ventre une vingtaine environ de forts volumes brochés. C'étaient les ouvrages qui traitaient de la cathédrale.
— Imbécile ! grommela Léon, s'élançant hors de l'église. Un gamin polissonnait sur le parvis.
— Va me chercher un fiacre ! L'enfant partit comme une balle, par la rue des Quatre-Vents ; alors ils restèrent seuls quelques minutes, face à face et un peu embarrassés.
— Ah ! Léon !… vraiment… je ne sais… si je dois… Elle minaudait.
Puis d'un air sérieux : — C'est très inconvenant, savez-vous ?
— En quoi ? répliqua le clerc ; cela se fait à Paris !
Et cette parole, comme un irrésistible argument, la détermina.
Cependant le fiacre n'arrivait pas. Léon avait peur qu'elle ne rentrât dans l'église. Enfin le fiacre parut.
— Sortez du moins par le portail du nord ! leur cria le Suisse, qui était resté sur le seuil, pour voir la Résurrection, le Jugement dernier, le Paradis, le roi David, et les Réprouvés dans les flammes d'enfer.
— Où monsieur va-t-il ? demanda le cocher.
— Où vous voudrez ! dit Léon poussant Emma dans la voiture ; et la lourde machine se mit en route(71).
(71)La fameuse scène du fiacre qui suit fut supprimée par Maxime du Camp, l'un des directeurs de La Revue de ParisMadame Bovary était diffusé sous forme de feuilleton. Furieux, Flaubert exigea la parution d'une note en informant les lecteurs. Nonobstant, les services de censure de la police impériale obtinrent la suspension du roman et engagèrent des poursuites judiciaires contre l'auteur.