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Le mot de Jean d'Ormesson sur l'œuvre Madame Bovary.
C'est un géant. La taille haute, le corps massif, le regard clair, Flaubert, né la même année que Baudelaire à l'hôtel-Dieu de Rouen où son père est chirurgien, est le Viking de notre littérature. Il faut imaginer le jeune Viking en train de grandir à l'ombre d'un hôpital où son père dissèque des cadavres.
Dès l'enfance apparaissent deux traits fondamentaux : une certaine fascination du mal et de la souffrance d'un côté ; un goût de l'information et du document de l'autre. Très loin de l'écrivain d'humeur qui se laisse aller de chic et par plaisir à son inspiration, Flaubert sera un travailleur acharné et tous ses ouvrages exigeront un formidable travail de préparation.
Il a le culte de l'amitié. Ses amis les plus proches sont deux écrivains : Louis Bouilhet, auteur de vers immortels tels que « On est plus près du cœur quand la poitrine est plate. », et Maxime Du Camp, avec qui il entreprendra un célèbre voyage en Orient et en Égypte.
À son retour d'Égypte, Flaubert s'enferme à Croisset, sur les bords de la Seine, non loin de Rouen, et travaille à Madame Bovary qu'il dédicacera à Louis Bouilhet. Il y consacrera cinq ans, rivé à sa table de travail, moine au service de l'art, écrivant quelques lignes par jour, raturant, reprenant, corrigeant inlassablement, se tuant à la tâche. Comme Stendhal ou Baudelaire, Flaubert cherche une issue au romantisme. Il l'achève, aux deux sens du mot, comme Bonaparte achève la Révolution : il l'accomplit et il y met fin. Madame Bovary se situe à la jonction entre romantisme et naturalisme.
Madame Bovary paraît d'abord en 1856 dans la Revue de Paris, fondée par Maxime Du Camp quelques années plus tôt. Du Camp, toujours amical, avait écrit à Flaubert : « Tu as enfoui ton roman sous un tas de choses bien faites, mais inutiles. On ne le voit pas assez. Il s'agit de le dégager. C'est un travail facile. Nous le ferons faire sous nos yeux par une personne exercée et habile. » Au dos de la lettre de Du Camp, Flaubert écrivit simplement : « Gigantesque ».
Dans le rôle inattendu de critique littéraire, Mgr Dupanloup, cité par les Goncourt, crée la surprise en voyant plus juste que Du Camp : « Madame Bovary ? Un chef-d'œuvre, Monsieur. Oui, un chef-d'œuvre pour ceux qui ont confessé en province. »
Il y a un mot qui ne va pas bien à Flaubert : c'est le mot talent. Il n'est pas couvert de dons, il n'est pas tellement brillant. Il est plutôt solide que doué. C'est un travailleur de génie. Avec Balzac, le visionnaire, avec Stendhal, le Milanais égoïste et mélomane, Flaubert, le bûcheron, le besogneux qui sent l'huile, diront ses adversaires, le patron, diront ses partisans, est l'un des trois fondateurs de notre roman moderne.