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Chasse à l'ours en Lithuanie

L'action de Lokis se situe en Lithuanié, au xixe siècle. Le narrateur est un linguiste prussien venu étudier une mangue locale, le jmoude. Accueilli par le comte Michel Szémioth, il est intrigué par le « cas » de la mère de son hôte, devenu folle après son mariage. Dans cet extrait, le narrateur s'entretient avec le médecin qui la soigne et qui va lui raconter les circonstances dans lesquelles elle a perdu la raison. En conteur habile qui sait ménager ses effets, Mérimée livre ici, sans en avoir l'air, l'événement qui sera la clé de toute l'histoire.
Extrait
— Y a-t-il longtemps qu'elle est confiée à votre expérience ?
— Moins de deux ans ; mais il y en a vingt-sept au moins qu'elle est folle, dès avant la naissance du comte. On ne vous a pas conté cela à Rosienie ni à Kowno ? Écoutez donc, car c'est un cas sur lequel je veux un jour écrire un article dans le Journal médical de Saint-Pétersbourg. Elle est folle de peur…
— De peur ? Comment est-ce possible ?
— D'une peur qu'elle a eue. Elle est de la famille des Keystut… Oh ! dans cette maison-ci, on ne se mésallie pas. Nous descendons, nous, de Gédymin… Donc, monsieur le professeur, trois jours… ou deux jours après son mariage, qui eut lieu dans ce château, où nous dînons (à votre santé !)…, le comte, le père de celui-ci, s'en va à la chasse. Nos dames lithuaniennes sont des amazones comme vous savez. La comtesse va aussi à la chasse… Elle reste en arrière ou dépasse les veneurs…, je ne sais lequel… Bon ! tout à coup le comte voit arriver bride abattue le petit cosaque de la comtesse, enfant de douze ou quatorze ans.
«  — Maître, dit-il, un ours emporte la maîtresse !
«  — Où cela ? dit le comte.
«  — Par là, dit le petit cosaque.
« Toute la chasse accourt au lieu qu'il désigne ; point de comtesse ! Son cheval étranglé d'un côté, de l'autre sa pelisse en lambeaux. On cherche, on bat le bois en tous sens. Enfin un veneur s'écrie : « Voilà l'ours ! » En effet, l'ours traversait une clairière, traînant toujours la comtesse, sans doute pour aller la dévorer tout à son aise dans un fourré, car ces animaux-là sont sur leur bouche. Ils aiment, comme les moines, à dîner tranquilles. Marié de deux jours, le comte était fort chevaleresque, il voulait se jeter sur l'ours, le couteau de chasse au poing ; mais, mon cher monsieur, un ours de Lithuanie ne se laisse pas transpercer comme un cerf. Par bonheur, le porte-arquebuse du comte, un assez mauvais drôle, ivre ce jour-là à ne pas distinguer un lapin d'un chevreuil, fait feu de sa carabine à plus de cent pas, sans se soucier de savoir si la balle toucherait la bête ou la femme…
— Et il tua l'ours ?
— Tout raide. Il n'y a que les ivrognes pour ces coups-là. Il y a aussi des balles prédestinées, monsieur le professeur. Nous avons ici des sorciers qui en vendent à juste prix… La comtesse était fort égratignée, sans connaissance, cela va sans dire, une jambe cassée. On l'emporte, elle revient à elle ; mais la raison était partie. On la mène à Saint-Pétersbourg. Grande consultation, quatre médecins chamarrés de tous les ordres. Ils disent : « Madame la comtesse est grosse, il est probable que sa délivrance déterminera une crise favorable. Qu'on la tienne en bon air, à la campagne, du petit-lait, de la codéine… » On leur donne cent roubles à chacun. Neuf mois après, la comtesse accouche d'un garçon bien constitué ; mais la crise favorable ? ah bien, oui !… Redoublement de rage. Le comte lui montre son fils. Cela ne manque jamais son effet… dans les romans. « Tuez-le ! tuez la bête ! » qu'elle s'écrie ; peu s'en fallut qu'elle ne lui tordît le cou. Depuis lors, alternatives de folie stupide ou de manie furieuse. Forte propension au suicide. On est obligé de l'attacher pour lui faire prendre l'air. Il faut trois vigoureuses servantes pour la tenir. Cependant, monsieur le professeur, veuillez noter ce fait : quand j'ai épuisé mon latin auprès d'elle sans pouvoir m'en faire obéir, j'ai un moyen pour la calmer. Je la menace de lui couper les cheveux. Autrefois, je pense, elle les avait très beaux. La coquetterie ! voilà le dernier sentiment humain qui est demeuré. N'est-ce pas drôle ? Si je pouvais l'instrumenter à ma guise, peut-être la guérirais-je.

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