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Le mariage redouté

Lucile et Damis sont promis l'un à l'autre par leurs pères respectifs, mais refusent l'un et l'autre l'idée du mariage. A leur première rencontre, en présence de Lisette, la suivante de Lucile, ils vont donc se faire le « serment indiscret » d'éviter ce mariage. Pourtant, sous leurs dénégations, perce déjà un premier trouble qui laisse augurer une idylle future, qui pourrait bien être compromise par la fâcheuse idée qu' a eue Lucile de suggérer à Damis de s'intéresser à sa sœur ! Thème favori de Marivaux, le mariage est ici d'emblée mis en question par deux jeunes gens dont la fermeté des propos ne voile pas complètement le premier émoi de leur cœur.
Extrait
Scène VI – LUCILE, sortant promptement du cabinet, DAMIS, LISETTE
LUCILE
Et moi du mien, Monsieur, je vous le promets, car je puis hardiment me montrer après ce que vous venez de dire ; allons, Monsieur, le plus fort est fait, nous n'avons à nous craindre ni l'un ni l'autre, vous ne vous souciez point de moi, je ne me soucie point de vous, car je m'explique sur le même ton, et nous voilà fort à notre aise ; ainsi convenons de nos faits : mettez-moi l'esprit en repos, comment nous y prendrons-nous ? j'ai une sœur qui peut plaire ; affectez plus de goût pour elle que pour moi ; peut-être cela vous sera-t-il aisé, et vous continuerez toujours. Ce moyen-là vous convient-il ? vaut-il mieux nous plaindre d'un éloignement réciproque ? ce sera comme vous voudrez ; vous savez mon secret, vous êtes un honnête homme ; expédions.
LISETTE
Nous ne barguignons pas, comme vous voyez ; nous allons rondement ; faites-vous de même ?
LUCILE
Qu'est-ce que c'est que cette saillie-là qui me compromet ?… Faites-vous de même ?… Voulez-vous divertir Monsieur à mes dépens ?
DAMIS
Je trouve sa question raisonnable, Madame.
LUCILE
Et moi, Monsieur, je la déclare impertinente ; mais c'est une étourdie qui parle.
DAMIS
Votre apparition me déconcerte, je l'avoue ; je me suis expliqué d'une manière si libre en parlant de personnes aimables, et surtout de vous, Madame.
LUCILE
De moi, Monsieur ? vous m'étonnez ; je ne sache pas que vous ayez rien à vous reprocher. Quoi donc, serait-ce d'avoir promis que je ne vous paraîtrais pas redoutable ? hé tant mieux ; c'est m'avoir fait votre cour que cela. Comment donc, est-ce que vous croyez ma vanité attaquée ? Non, Monsieur, elle ne l'est point. Supposez que j'en aie, que vous me trouviez redoutable ou non, qu'est-ce que cela dit ? le goût d'un homme seul ne décide rien là-dessus ; et de quelque façon qu'il se trouve, on n'en vaut ni plus ni moins, les agréments n'y perdent ni n'y gagnent, cela ne signifie rien ; ainsi, Monsieur, point d'excuse ; au reste, pourtant, si vous en voulez faire, si votre politesse a quelque remords qui la gêne, qu'à cela ne tienne, vous êtes bien le maître.
DAMIS
Je ne doute pas, Madame, que tout ce que je pourrais vous dire ne vous soit indifférent ; mais n'importe j'ai mal parlé, et je me condamne très sérieusement.
LUCILE (riant)
Eh bien soit ; allons, Monsieur, vous vous condamnez, j'y consens. Votre prétendue future vaut mieux que tout ce que vous avez vu jusqu'ici, il n'y a pas de comparaison, je l'emporte ; n'est-il pas vrai que cela va là ? car je me ferai sans façon, moi, tous les compliments qu'il vous plaira, ce n'est pas la peine de me les plaindre, ils ne sont pas rares, et l'on en donne à qui en veut.
DAMIS
Il ne s'agit pas de compliments, Madame ; vous êtes bien au-dessus de cela, et il serait difficile de vous en faire.
LUCILE
Celui-là est très fin, par exemple, et vous aviez raison de ne le vouloir pas perdre ; mais restons-en là je vous prie ; car à la fin, tant de politesses me supposeraient un amour-propre ridicule ; et ce serait une étrange chose qu'il fallût me demander pardon de ce qu'on ne m'aime point ; en vérité, l'idée serait comique ; ce serait en m'aimant qu'on m'embarrasserait : mais grâce au Ciel, il n'en est rien, heureusement mes yeux se trouvent pacifiques, ils applaudissent à votre indifférence, ils se le promettaient, c'est une obligation que je vous ai, et la seule de votre part qui pouvait m'épargner une ingratitude ; vous m'entendez, vous avez eu quelque peur des dispositions que je pouvais avoir, mais soyez tranquille, je me sauve, Monsieur, je vous échappe, j'ai vu le péril, et il n'y paraît pas.
DAMIS
Ah ! Madame, oubliez un discours que je n'ai tenu tantôt qu'en plaisantant ; je suis de tous les hommes celui à qui il est le moins permis d'être vain, et vous de toutes les dames celle avec qui il serait le plus impossible de l'être ; vous êtes d'une figure qui ne permet ce sentiment-là à personne ; et si je l'avais, je serais trop méprisable.
LISETTE
Ma foi, si vous le prenez sur ce ton-là tous deux, vous ne tenez rien : je n'aime point ce verbiage-là ; ces yeux pacifiques, ces apostrophes galantes à la figure de Madame, et puis des vanités, des excuses, où cela va-t-il ? ce n'est pas là votre chemin, prenez garde que le Diable ne vous écarte : tenez, vous ne voulez point vous épouser, abrégeons ; et tout à l'heure entre mes mains, cimentez vos résolutions d'une nouvelle promesse de ne vous appartenir jamais ; allons, Madame, commencez pour le bon exemple, et pour l'honneur de votre sexe.
LUCILE
La belle idée qu'il vous vient là ! le bel expédient ! que je commence ! comme si tout ne dépendait pas de Monsieur, et que ce ne fût pas à lui à garantir ma résolution par la sienne. Est-ce que, s'il voulait m'épouser, il n'en viendrait pas à bout par le moyen de mon père, à qui il faudrait obéir ? C'est donc sa résolution qui importe, et non pas la mienne que je ferais en pure perte.
LISETTE
Elle a raison. Monsieur, c'est votre parole qui règle tout, partez(1).
DAMIS
Moi, commencer ! cela ne me siérait point, ce serait violer les devoirs d'un galant homme ; et je ne perdrai point le respect, s'il vous plaît.
LISETTE
Vous l'épouserez par respect, car ce n'est que du galimatias que toutes ces raisons-là ; j'en reviens à vous, Madame.
LUCILE
Et moi, je m'en tiens à ce que j'ai dit. Car il n'y a point de réplique : mais que Monsieur s'explique, qu'on sache ses intentions sur la difficulté qu'il fait : est-ce respect, est-ce égard, est-ce badinage, est-ce tout ce qu'il vous plaira ? qu'il se détermine : il faut parler naturellement dans la vie.
LISETTE
Monsieur vous dit qu'il est trop poli pour être naturel.
DAMIS
Il est vrai que je n'ose m'expliquer.
LISETTE
Il vous attend.
LUCILE  (brusquement)
Eh bien ! terminons donc, s'il n'y a que cela qui vous arrête, Monsieur ; voici mes sentiments : je ne veux point être mariée, et je n'en eus jamais moins d'envie que dans cette occasion-ci ; ce discours est net et sous-entend tout ce que la bienséance veut que je vous épargne. Vous passez pour un homme d'honneur, Monsieur ; on fait l'éloge de votre caractère, et c'est aux soins que vous vous donnerez pour me tirer de cette affaire-ci, c'est aux services que vous me rendrez là-dessus que je reconnaîtrai la vérité de tout ce qu'on m'a dit de vous ; ajouterai-je encore une chose ? je puis avoir le cœur prévenu ; je pense qu'en voilà assez, Monsieur, et que ce que je dis là, vaut bien un serment de ne vous épouser jamais ; serment que je fais pourtant si vous le trouvez nécessaire ; cela suffit-il ?
DAMIS
Eh ! Madame, c'en est fait, et vous n'avez rien à craindre. Je ne suis point de caractère à persécuter les dispositions où je vous vois ; elles excluent notre mariage ; et quand ma vie en dépendrait ; quand mon cœur vous regretterait, ce qui ne serait pas difficile à croire, je vous sacrifierais et mon cœur et ma vie, et vous les sacrifierais sans vous le dire ; c'est à quoi je m'engage, non par des serments qui ne signifieraient rien, et que je fais pourtant comme vous, si vous les exigez, mais parce que votre cœur, parce que la raison, mon honneur et ma probité dont vous l'exigez, le veulent ; et comme il faudra nous voir, et que je ne saurais partir ni vous quitter sur-le-champ, si, pendant le temps que nous nous verrons, il m'allait par hasard échapper quelque discours qui pût vous alarmer, je vous conjure d'avance de n'y rien voir contre ma parole, et de ne l'attribuer qu'à l'impossibilité qu'il y aurait de n'être pas galant avec ce qui vous ressemble. Cela dit, je ne vous demande plus qu'une grâce ; c'est de m'aider à vous débarrasser de moi, et de vouloir bien que je n'essuie point tout seul les reproches de nos parents : il est juste que nous les partagions, vous les méritez encore plus que moi. Vous craignez plus l'époux que le mariage, et moi je ne craignais que le dernier. Adieu, Madame ; il me tarde de vous montrer que je suis du moins digne de quelque estime.
Il se retire.
LISETTE
Mais vous vous en allez, sans prendre de mesures.
DAMIS
Madame m'a dit qu'elle avait une sœur à qui je puis feindre de m'attacher ; c'est déjà un moyen d'indiqué.
LUCILE (triste)
Et d'ailleurs nous aurons le temps de nous revoir. Suivez Monsieur, Lisette, puisqu'il s'en va, et voyez si personne ne regarde !
DAMIS (à part en sortant)
Je suis au désespoir !

Voir dans le texte
(1)Partez : commencez.