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Une critique du mariage

La critique du mariage par Lucile peut faire écho à une feuille du Spectateur français qui évoque les effets négatifs du mariage et le manque de soins que les époux prennent l'un de l'autre, à la différence des amants.
« « Ainsi, des époux ne sont précisément que des amants heureux qui ne doivent point s'attacher ailleurs, mais qui malgré le mariage peuvent toujours rester glorieux et jaloux de l'honneur et du plaisir de se plaire, en ce que ce n'est pas le nœud qui les unit, mais seulement le goût qu'ils ont l'un pour l'autre, qui les rend mutuellement aimables ; et comme je vous ai déjà dit, leur devoir est de se comporter en amants, mais ils ne sont pas réellement obligés de l'être. De sorte que quand ils cessent de s'aimer, c'est un amant qui n'est plus aimable aux yeux de sa maîtresse, c'est une maîtresse qui n'a plus de charme pour son amant. Et cela devrait humilier, ce me semble ; je ne puis comprendre comment l'amour-propre ne regarde pas cela comme une diminution de ses avantages, comment il ne songe pas à s'en épargner l'affront, car c'en est un tout de même qu'entre amants que le mariage n'a point unis ; c'est positivement la même chose. Quoi, nous qui nous estimons tant, et presque toujours mal à propos, nous qui avons tant de vanité, qui aimons tant à voir des preuves de notre mérite, ou de celui que nous nous supposons, faut-il que, sans en devenir ni plus louables, ni plus modestes, nous cessions d'être orgueilleux et vains dans la seule occasion peut-être où il va de notre profit et de tout l'agrément de notre vie à l'être ? Des gens s'épousent, ils s'adorent en se mariant, ils savent bien ce qu'ils ont fait pour s'inspirer mutuellement de tendresse ; elle est le fruit de leurs égards, de leur complaisance, et du soin qu'ils ont eu de ne s'offrir de part et d'autre que dans une certaine propreté qui mît leur figure en valeur, ou qui du moins l'empêchât d'être désagréable ; ils ont respecté leur imagination qu'ils connaissaient faible et dont ils ont craint, pour ainsi dire, d'encourir la disgrâce, en se présentant mal vêtus. Que ne continuent-ils sur ce ton-là quand ils sont mariés ? et si c'est trop, que n'ont-ils la moitié de leurs attentions passées ? pourquoi ne se piquent-ils plus d'être aimés quand il y a plus que jamais de la gloire et de l'avantage à l'être ? » »
Feuille 16 du Spectateur français.

Illustration réalisée par Charles Albert d'Arnoux, dit Bertall.
Illustration réalisée par Charles Albert d'Arnoux, dit Bertall.