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Avec la Lettre écrite à un provincial par un de ses amis, sur le sujet des disputes présentes de la Sorbonne, publiée le 23 janvier 1656, commence une campagne d'opinion qui s'achèvera le 24 mars 1657 par la publication d'une dix-huitième lettre. Ces « petites lettres », selon la dénomination que leur donnaient les lecteurs, sont réunies en volume quelques mois plus tard et publiées sous le titre Lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial de ses amis et aux R.R.P.P. Jésuites sur le sujet de la morale et de la politique de ces Pères. Louis de Montalte n'est autre que Blaise Pascal, savant qui depuis son plus jeune âge éblouit les académies par ses découvertes en mathématique et en physique. Familier des controverses scientifiques dans lesquelles s'impose la rigueur de son raisonnement et de sa méthode expérimentale, Pascal aborde dans ses Provinciales un tout autre domaine, celui de la théologie, dans un genre que le public lettré apprécie depuis les mazarinades qui ont passionné l'opinion à l'époque de la Fronde, celui du pamphlet.
Bon chrétien et fidèle catholique depuis toujours, Pascal s'est « converti » après une nuit de révélation – le 23 novembre 1654 – dont il rapporte l'extase dans un texte qu'il gardera dans la doublure de son habit jusqu'à sa mort, le Mémorial. Son christianisme austère et d'une extrême exigence est imprégné des thèses de Jansénius dans son Augustinus, commentaire des écrits de saint Augustin dont les religieux de Port-Royal-des-Champs – où Pascal a rejoint sa sœur Jacqueline, religieuse, pour une retraite spirituelle – sont les plus fervents zélateurs. Parmi eux, Antoine Arnauld se trouve au centre de la polémique qui oppose les jansénistes à l'autorité de la Sorbonne. Il a pris la défense du pieux duc de Liancourt auquel un prêtre a refusé l'absolution pour ses liens avec Port-Royal. Son argumentation fait référence aux « cinq propositions » attribuées à Jansénius et condamnées par le pape pour hérésie en 1653. Arnauld reconnaît leur hérésie, mais conteste qu'elles soient dans l'Augustinus. Condamné par la Sorbonne, il décide de se tourner vers l'opinion publique et demande à Pascal d'écrire sa défense. Celle-ci fait l'objet des quatre premières lettres qui soulignent, avec une ironie allègre et impitoyable, les équivoques des adversaires d'Arnauld.
Très vite fusent des réponses souvent haineuses, inspirées par les jésuites qui attaquent en bloc les jansénistes et souhaitent les voir déclarés hérétiques. Aussi le débat est-il élargi dès la cinquième lettre dans une attaque frontale de la morale des jésuites en matière de péché, leur reprochant, textes à l'appui, des thèses laxistes qui ne viseraient qu'à asseoir leur pouvoir temporel par une pratique dévoyée de la casuistique. Jusqu'à la dixième lettre se déroule ainsi un dialogue entre l'auteur anonyme et un jésuite, celui-ci tombant dans toutes les chausse-trappes. Dans les lettres XI à XVI, Pascal hausse le ton de son indignation en s'adressant cette fois directement aux « Révérends Pères », flétrissant leurs doctrines sur l'aumône, la simonie, l'homicide, la calomnie, avant de revenir dans les deux dernières au problème de fond des cinq propositions sur la grâce.
La dix-huitième et dernière lettre, distribuée au début du mois d'avril, est datée du 24 mars 1657, peu de temps après la communication au roi de la bulle Ad sacram qui condamne définitivement les propositions attribuées à Jansénius. Mises à l'Index, condamnées au feu par le parlement d'Aix, Les Provinciales – rédigées et imprimées dans la clandestinité, diffusées gratuitement à des milliers d'exemplaires – auront donc agité l'opinion pendant un peu plus d'une année. Si les religieux de Port-Royal semblent alors renoncer à prolonger la controverse, ils n'en continueront pas moins à croiser le fer avec leurs détracteurs, répondant à l'Apologie des casuistes parue à la fin de 1657 par les Écrits des curés auxquels collaborent Arnauld et Pascal. Dans une certaine mesure, les condamnations prononcées contre le laxisme par les papes Alexandre VII en 1659, puis Innocent XI en 1679, leur donnent raison.
Une traduction anglaise des Provinciales est donnée par Hammond dès 1657, suivie d'une traduction latine due à Nicole en 1660. Jusqu'à la fin du xixe siècle, on dénombre une centaine de rééditions. Un tel succès dépasse largement le cadre du débat théologique qui en est l'objet, et n'est redevable qu'aux qualités littéraires des « Petites lettres ». « Les meilleures comédies de Molière n'ont pas plus de sel que les premières Provinciales ; Bossuet n'a rien écrit de plus sublime que les dernières » : l'éloge est de Voltaire, auquel Pascal ouvre la voie en soumettant à l'arbitrage des profanes – dans un texte en français, utilisant toutes les formes de l'éloquence, de la logique implacable à l'ironie – une controverse théologique qui fait appel davantage à la raison qu'à la foi. Ce recours constant à la raison, l'objectivité des démonstrations mises en scène avec le talent d'un dramaturge font des Provinciales le premier chef-d'œuvre du goût classique.