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Le petit Savoyard

Cet extrait de la première partie des Misérables correspond au moment clé où le héros central Jean Valjean vit sa conversion au bien. Il vient d'être sauvé du bagne par Mgr Myriel, auquel il avait pourtant dérobé des couverts d'argent. Reprenant son errance, il fait la rencontre d'un petit ramoneur savoyard et lui dérobe une pièce de monnaie. Cet épisode est suivi d'une intense crise de conscience où retentit l'écho des paroles de l'évêque : « Jean Valjean, mon frère, vous n'appartenez plus au mal, mais au bien. » Les dimensions sociale et mystique de l'œuvre de Victor Hugo y apparaissent clairement, arrière-plan d'une trame narrative très dramatisée.
Extrait
Il tourna la tête, et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une dizaine d'années qui chantait, sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte sur le dos ; un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays, laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon.
Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie il y avait une pièce de quarante sous.
L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main.
Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa, et vint rouler vers la broussaille jusqu'à Jean Valjean.
Jean Valjean posa le pied dessus.
Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard, et l'avait vu.
Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme.
C'était un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. On n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage qui traversaient le ciel à une hauteur immense. L'enfant tournait le dos au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean.
— Monsieur, dit le petit savoyard, avec cette confiance de l'enfance qui se compose d'ignorance et d'innocence, — ma pièce ?
— Comment t'appelles-tu ? dit Jean Valjean.
— Petit-Gervais, monsieur.
— Va-t'en, dit Jean Valjean.
— Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pièce.
Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas.
L'enfant recommença :
— Ma pièce, monsieur !
L'œil de Jean Valjean resta fixé à terre.
— Ma pièce ! cria l'enfant, ma pièce blanche ! mon argent !
Il semblait que Jean Valjean n'entendit point. L'enfant le prit au collet de sa blouse et le secoua. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros soulier ferré posé sur son trésor.
— Je veux ma pièce ! ma pièce de quarante sous !
L'enfant pleurait. La tête de Jean Valjean se releva. Il était toujours assis. Ses yeux étaient troubles. Il considéra l'enfant avec une sorte d'étonnement, puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix terrible : — Qui est là ?
— Moi, monsieur, répondit l'enfant. Petit-Gervais ! moi ! moi ! Rendez-moi mes quarante sous, s'il vous plaît ! Otez votre pied, monsieur, s'il vous plaît !
Puis irrité, quoique tout petit, et devenant presque menaçant :
— Ah çà, ôterez-vous votre pied ? Otez donc votre pied, voyons.
— Ah ! c'est encore toi ! dit Jean Valjean, et se dressant brusquement tout debout, le pied toujours sur la pièce d'argent, il ajouta : — Veux-tu bien te sauver !
L'enfant effaré le regarda, puis commença à trembler de la tête aux pieds, et, après quelques secondes de stupeur, se mit à s'enfuir en courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri.
Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter, et Jean Valjean, à travers sa rêverie, l'entendit qui sanglotait.
Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu.
Le soleil s'était couché.
L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. Il n'avait pas mangé de la journée ; il est probable qu'il avait la fièvre.
Il était resté debout, et n'avait pas changé d'attitude depuis que l'enfant s'était enfui. Son souffle soulevait sa poitrine à des intervalles longs et inégaux. Son regard, arrêté à dix ou douze pas devant lui, semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un vieux tesson de faïence bleue tombé dans l'herbe. Tout à coup il tressaillit ; il venait de sentir le froid du soir.
Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement à croiser et à boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre à terre son bâton.
En ce moment il aperçut la pièce de quarante sous que son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les cailloux.
Ce fut comme une commotion galvanique(1). — Qu'est-ce que c'est que ça ? dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s'arrêta, sans pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé l'instant d'auparavant, comme si cette chose qui luisait là dans l'obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui.
Au bout de quelques minutes, il s'élança convulsivement vers la pièce d'argent, la saisit, et, se redressant, se mit à regarder au loin dans la plaine, jetant à la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon, debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile.
Il ne vit rien. La nuit tombait, la plaine était froide et vague, de grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire.
Il dit : Ah ! et se mit à marcher rapidement dans une certaine direction, du côté où l'enfant avait disparu. Après une trentaine de pas, il s'arrêta, regarda, et ne vit rien.
Alors il cria de toute sa force : — Petit-Gervais ! Petit-Gervais !
Il se tut, et attendit.
Voir dans le texte
(1)Commotion galvanique : choc électrique.