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VIL NE SUFFIT PAS D'ÊTRE IVROGNE POUR ÊTRE IMMORTEL

Le corbillard s'était remis en marche et roulait dans la grande allée du cimetière.
Fauchelevent avait ralenti son pas. Il boitait plus encore d'anxiété que d'infirmité.
Le fossoyeur marchait devant lui.
Fauchelevent passa encore une fois l'examen du Gribier inattendu.
C'était un de ces hommes qui, jeunes, ont l'air vieux, et qui, maigres, sont très forts.
— Camarade ! cria Fauchelevent.
L'homme se retourna.
— Je suis le fossoyeur du couvent.
— Mon collègue, dit l'homme.
Fauchelevent, illettré, mais très fin, comprit qu'il avait affaire à une espèce redoutable, à un beau parleur.
Il grommela :
— Comme ça, le père Mestienne est mort.
L'homme répondit :
— Complètement. Le bon Dieu a consulté son carnet d'échéances. C'était le tour du père Mestienne. Le père Mestienne est mort.
Fauchelevent répéta machinalement :
— Le bon Dieu…
— Le bon Dieu, fit l'homme avec autorité. Pour les philosophes, le Père éternel ; pour les jacobins, l'Être suprême.
— Est-ce que nous ne ferons pas connaissance ? balbutia Fauchelevent.
— Elle est faite. Vous êtes paysan, je suis parisien.
— On ne se connaît pas tant qu'on n'a pas bu ensemble. Qui vide son verre vide son cœur. Vous allez venir boire avec moi. Ça ne se refuse pas.
— D'abord la besogne.
Fauchelevent pensa : je suis perdu.
On n'était plus qu'à quelques tours de roue de la petite allée qui menait au coin des religieuses.
Le fossoyeur reprit :
— Paysan, j'ai sept mioches qu'il faut nourrir. Comme il faut qu'ils mangent, il ne faut pas que je boive.
Et il ajouta avec la satisfaction d'un être sérieux qui fait une phrase :
— Leur faim est ennemie de ma soif.
Le corbillard tourna un massif de cyprès, quitta la grande allée, en prit une petite, entra dans les terres et s'enfonça dans un fourré. Ceci indiquait la proximité immédiate de la sépulture. Fauchelevent ralentissait son pas, mais ne pouvait ralentir le corbillard. Heureusement la terre meuble, et mouillée par les pluies d'hiver, engluait les roues et alourdissait la marche.
Il se rapprocha du fossoyeur.
— Il y a un si bon petit vin d'Argenteuil, murmura Fauchelevent.
— Villageois, reprit l'homme, cela ne devrait pas être que je sois fossoyeur. Mon père était portier au Prytanée. Il me destinait à la littérature. Mais il a eu des malheurs. Il a fait des pertes à la Bourse. J'ai dû renoncer à l'état d'auteur. Pourtant je suis encore écrivain public.
— Mais vous n'êtes donc pas fossoyeur ? repartit Fauchelevent, se raccrochant à cette branche, bien faible.
— L'un n'empêche pas l'autre. Je cumule.
Fauchelevent ne comprit pas ce dernier mot.
— Venons boire, dit-il.
Ici une observation est nécessaire. Fauchelevent, quelle que fût son angoisse, offrait à boire, mais ne s'expliquait pas sur un point : qui payera ? D'ordinaire Fauchelevent offrait, et le père Mestienne payait. Une offre à boire résultait évidemment de la situation nouvelle créée par le fossoyeur nouveau, et cette offre il fallait la faire, mais le vieux jardinier laissait, non sans intention, le proverbial quart d'heure dit de Rabelais dans l'ombre. Quant à lui, Fauchelevent, si ému qu'il fût, il ne se souciait point de payer.
Le fossoyeur poursuivit, avec un sourire supérieur :
— Il faut manger. J'ai accepté la survivance du père Mestienne. Quand on a fait presque ses classes, on est philosophe. Au travail de la main, j'ai ajouté le travail du bras. J'ai mon échoppe d'écrivain au marché de la rue de Sèvres. Vous savez ? le marché aux Parapluies. Toutes les cuisinières de la Croix-Rouge s'adressent à moi. Je leur bâcle leurs déclarations aux tourlourous. Le matin j'écris des billets doux, le soir je creuse des fosses. Telle est la vie, campagnard.