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Le mot de Jean d'Ormesson sur l'œuvre Les Misérables.
Hugo est d'abord un poète. À la question : « Quel est le plus grand poète français ? », tout le monde connaît la réponse d'André Gide : « Victor Hugo, hélas ! »
Pourquoi « hélas » ? Parce qu'il y a quelque chose d'accablant dans la fécondité et l'éloquence de Hugo. Parce qu'il est permis d'être fatigué de l'entendre se comparer lui-même tantôt à Atlas portant le monde sur ses épaules, tantôt au Mont-Blanc, et de le voir écrire sans la moindre gêne : « Je fais mon métier de flambeau. » Et surtout parce que, dans tous les secteurs de la littérature, le triomphe de Hugo est si éclatant et si constant qu'il est devenu une évidence. Il triomphe dans la poésie. Il triomphe dans le théâtre. Il triomphe aussi dans le roman. Œuvre monumentale, influencée par Balzac, George Sand, Proudhon, Fourier, et par les romans populaires de Frédéric Soulié et d'Eugène Sue, commencée sous Louis-Philippe et publiée en dix volumes en 1862, alors que Victor Hugo était en exil à Guernesey, Les Misérables – qui s'appelaient d'abord Les Misères – constituent à la fois un roman historique et un énorme réquisitoire social et lyrique. Tous les défauts et toutes les beautés de Hugo s'y retrouvent : enflure, déclamation, générosité humaine, grandeur. Assez loin de toute psychologie, de toute nuance, parfois de toute vraisemblance, Les Misérables représentent l'une des rares œuvres épiques de la littérature française.
Aucun roman n'a fourni autant de personnages impérissables : Jean Valjean, bien sûr, le héros au grand cœur ; Mgr Myriel, le saint homme, évêque de Digne ; les horribles Thénardier ; Cosette, la fille de Fantine ; Marius, portrait de Hugo à vingt ans par lui-même ; Javert, le policier ; Gavroche, l'immortel gamin de Paris. Tous ont survécu au passage du temps et fournissent à la mémoire collective des archétypes et des symboles.
Le principal personnage de cette galerie foisonnante, c'est le peuple de Paris. À la mort de Hugo, en 1885, une foule énorme accompagna le convoi funèbre ; c'est surtout des Misérables que se souviendront alors les innombrables admirateurs de notre plus grand poète épique. De la Préface de Cromwell en 1827, qui constitue le manifeste de la révolution romantique encore conservatrice et catholique – « L'histoire ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et religieuses » – aux Misérables en 1862 et à William Shakespeare en 1864 – « Romantisme et socialisme, c'est le même fait » –, en passant par la période orléaniste où il proclame que le romantisme n'est rien d'autre que le libéralisme en littérature, Hugo a évolué du royalisme chrétien au libéralisme, du libéralisme au culte de la démocratie, et du culte de la démocratie au socialisme. Il n'a cessé de se déplacer vers la gauche pour finir par se confondre avec la cause du peuple. « Travailler au peuple, c'est la grande urgence » et « Transformer la foule en peuple » : la fusion avec le peuple constitue à la fois, à ses yeux, le but du socialisme et la fonction du poète. Il a aimé le peuple et le peuple lui a rendu son amour.
Toutes les révolutions qui marqueront la fin de son siècle et le siècle suivant, et qui se feront souvent contre lui et contre son éloquence, ce sera de lui qu'elles sortiront. Parce qu'il aura incarné le peuple à travers Les Misérables ou Notre-Dame de Paris, son influence s'étendra bien au-delà de son existence et de son œuvre propre où le romantisme est encore un classicisme. Il aura été un mage, un prophète, un voyant, un précurseur et, à force de chanter l'aurore – l'aurore est son affaire et l'un de ses mots favoris –, il aura annoncé le xxe siècle après avoir dominé son temps de toute la puissance de son imagination et de son génie poétique.