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Perception de l'œuvre au xixe siècle

À sa parution au printemps 1862, le roman Les Misérables connaît immédiatement un immense succès populaire. Les dix volumes de la première édition se vendent très rapidement. L'ouvrage est aussitôt traduit en plusieurs langues, notamment en anglais, en espagnol et en italien. En revanche, l'accueil des critiques est nettement plus réservé, voire négatif. Même les proches de Hugo, comme Lamartine, émettent des jugements sévères, reprochant par exemple l'image du peuple donnée par le roman ou son manque de réalisme.
Les frères Goncourt, Journal, avril 1862.
« […] Une grande déception pour nous, Les Misérables d'Hugo. J'écarte la morale du livre : il n'y a pas de morale en art ; le point de vue humanitaire de l'œuvre m'est absolument égal. […] »
Lamartine, Considérations sur un chef-d'œuvre ou le Danger du génie, 1862.
« […] Ses personnages ne sont pas les misérables, mais les coupables et les paresseux, car personne n'y est innocent, et personne n'y travaille, dans cette société de voleurs, de débauchés, de fainéants, de filles de joie et de vagabonds ; c'est le poème des vices trop punis peut-être, et des châtiments les mieux mérités. […]
Ce livre d'accusation contre la société s'intitulerait plus justement L'épopée de la canaille ; or la société n'est pas faite pour la canaille, mais contre elle. […]
En résumé, Les Misérables sont un sublime talent, une honnête intention et un livre très dangereux de deux manières : non seulement parce qu'il fait trop craindre aux heureux, mais parce qu'il fait trop espérer aux malheureux. […] »
Lettre écrite par Gustave Flaubert à Edma Roger des Genettes en juillet 1862.
« À vous, je peux tout dire. Eh bien ! Notre dieu baisse. Les Misérables m'exaspèrent et il n'est pas permis d'en dire du mal : on a l'air d'un mouchard. La position de l'auteur est inexpugnable, inattaquable. Moi qui ai passé ma vie à l'adorer, je suis présentement indigné ! Il faut bien que j'éclate, cependant.
Je ne trouve dans ce livre ni vérité, ni grandeur. Quant au style, il me semble intentionnellement incorrect et bas. C'est une façon de flatter le populaire. Hugo a des attentions et des prévenances pour tout le monde ; saint-simoniens, philippistes et jusqu'aux aubergistes, tous sont platement adulés. Et des types tout d'une pièce, comme dans les tragédies ! Où y a-t-il des prostituées comme Fantine, des forçats comme Valjean, et des hommes politiques comme les stupides cocos de l'A, B, C ? Pas une fois on ne les voit souffrir dans le fond de leur âme. Ce sont des mannequins, des bonshommes en sucre, à commencer par Mgr Bienvenu. Par rage socialiste, Hugo a calomnié l'Église comme il a calomnié la misère. Où est l'évêque qui demande la bénédiction d'un conventionnel ? Où est la fabrique où l'on met à la porte une fille pour avoir eu un enfant ? Et des digressions ! Y en a-t-il ! Y en a-t-il ! […] »