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Usbek à son ami Rustan – À Ispahan

Nous n'avons séjourné qu'un jour à Com. Lorsque nous eûmes fait nos dévotions sur le tombeau de la vierge(1) qui a mis au monde douze prophètes, nous nous remîmes en chemin ; et hier, vingt-cinquième jour de notre départ d'Ispahan, nous arrivâmes à Tauris(2).
Rica et moi sommes peut-être les premiers, parmi les Persans, que l'envie de savoir ait fait sortir de leur pays, et qui aient renoncé aux douceurs d'une vie tranquille, pour aller chercher laborieusement la sagesse.
Nous sommes nés dans un royaume florissant ; mais nous n'avons pas cru que ses bornes fussent celles de nos connaissances, et que la lumière orientale dût seule nous éclairer.
Mande-moi ce que l'on dit de notre voyage ; ne me flatte point : je ne compte pas sur un grand nombre d'approbateurs. Adresse ta lettre à Erzeron, où je séjournerai quelque temps. Adieu, mon cher Rustan. Sois assuré qu'en quelque lieu du monde où je sois, tu as un ami fidèle.
De Tauris, le 15 de la lune de Saphar(3) 1711.
(1)Montesquieu confond Fatima-Zahra, fille du prophète Muhammad – Mahomet – et aïeule des douze imams chiites, dont le tombeau se situe à Médine, avec l'une de ses descendantes, Fatima-Masumeh, dont le mausolée se trouve effectivement à Com.
(2)Tauris : aujourd'hui Tabriz, capitale de l'Azerbaïdjan iranien et berceau de la dynastie safavide qui régnait à l'époque de Montesquieu.
(3)Saphar : deuxième mois du calendrier lunaire musulman. Ici, Montesquieu le fait correspondre arbitrairement à avril.