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Le mot de Jean d'Ormesson sur l'œuvre Les Lettres persanes.
Montesquieu est un grand écrivain. Et un esprit universel qui s'est illustré dans les domaines les plus divers. Avec ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, et surtout avec L'Esprit des Lois qui connaît un succès immense, dont vingt éditions se succèdent, dont les traductions se multiplient, il est l'héritier laïque de Bossuet, le rival de Voltaire et de Gibbon, l'auteur anglais de Decline and Fall of the Roman Empire, l'annonciateur de Hegel et de Tocqueville. Avec ses Lettres persanes, il est un pamphlétaire libertin, insolent et hardi.
Parues sans nom d'auteur en 1721, en pleine Régence, dans l'effervescence des idées et des passions trop longtemps contenues par la gloire du Roi-Soleil, les Lettres persanes sont un roman où, caché derrière Rica et Usbek qui visitent la France et qui, en bons musulmans, peuvent s'étonner librement de tout ce qu'ils voient et de la religion chrétienne, Montesquieu s'inscrit dans la lignée très classique des épistoliers satiriques. Il fonde en même temps, par la méthode des regards obliques, la sociologie moderne.
Les Lettres persanes sont un portrait de la France sous la Régence. C'est une satire sociale, et l'occasion de jugements sans compromis sur la religion catholique et le gouvernement monarchique. Elles sont assez licencieuses pour que l'avocat de Flaubert puisse s'en servir, plus d'un siècle plus tard, au procès intenté contre Madame Bovary. Quelques années à peine après la mort de Louis XIV et de Mme de Maintenon, elles attaquent la religion dominante avec une audace ironique et allègre : « Si les triangles faisaient un dieu, ils lui donneraient trois côtés » ou « Il y a un autre magicien encore plus fort, c'est le pape : tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un, que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce. » Et elles annoncent déjà la cruauté ravageuse de la satire de Swift. Rica passe en revue les théâtres et les cafés littéraires ; Usbek, plus grave, traite de théologie et du gouvernement : « Un grand seigneur est un homme qui voit le roi, qui parle aux ministres, qui a des ancêtres, des dettes et des pensions. » Beaumarchais est déjà là. Et toutes les affaires d'aujourd'hui. Quand Montesquieu se présente à l'Académie française, il faut bien révéler le nom de l'auteur des Lettres persanes au cardinal de Fleury. Le cardinal s'amuse de l'affaire, et pardonne. Et Montesquieu est élu.
Né au château de La Brède, près de Bordeaux, Montesquieu a un mendiant pour parrain – la tradition féodale tend la main à l'humanisme et à la Révolution. Il a un heureux caractère : « Je m'éveille le matin avec une joie secrète, je vois la lumière avec une espèce de ravissement. Tout le reste du jour, je suis content. » Il aime l'étude : « L'étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé. » Il a le cœur bon : « Je n'ai jamais vu couler les larmes sans être attendri. » Il aime plaire et instruire.
Réunies sous le titre Cahiers, les pensées de Montesquieu sont brillantes. Il indique que l'essence de la littérature consiste à sauter les idées intermédiaires. C'est une vue moderne et profonde. Dans les grandes choses et dans les petites, Montesquieu est de tous les temps.