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Un roman épistolaire

Genre littéraire inauguré en France par les Lettres portugaises de Guilleragues en 1669, le roman épistolaire s'est surtout développé au xviiie siècle. Les auteurs avaient recours à la littérature par lettres pour donner une illusion de vérité et de réalité au roman, décrié à l'époque.
Montesquieu en use d'une manière atypique en recourant à la polyphonie et en ouvrant le genre à la satire et à la critique sociale. Dans ses Pensées, il explicite l'aspect littéraire de la démarche expérimentée dans les Lettres persanes :
« Ce qui fait le mérite principal des Lettres persanes, c'est qu'on y trouve, sans y penser, une sorte de roman. On en voit le commencement, le progrès, la fin. Les divers personnages sont placés dans une chaîne qui les lie. À mesure qu'ils font un plus long séjour en Europe, les mœurs de cette partie du monde prennent dans leur tête un air moins merveilleux et moins bizarre, et ils sont plus ou moins frappés de ce bizarre et merveilleux suivant la différence de leurs caractères. D'un autre côté, le désordre croît dans le sérail d'Asie à proportion de l'absence d'Usbek, c'est-à-dire à mesure que la fureur augmente et que l'amour diminue. D'ailleurs, ces sortes de romans réussissent ordinairement, parce que l'on rend compte soi-même de sa situation actuelle ; ce qui fait plus sentir les passions que tous les récits qu'on en pourrait faire. »
Dans le genre épistolaire, qui permet à Montesquieu de noter ses réflexions au fil du texte, l'intrigue est un phénomène secondaire, comme le note le critique Pierre Testud dans Les Lettres persanes, roman épistolaire, Revue d'histoire littéraire de la France (1966) :
« Pourtant l'on a souvent jugé sévèrement le romanesque de l'œuvre. N'est-ce pas le résultat d'une erreur de perspective ? Jugé selon les normes du roman ordinaire, ce romanesque peut en effet laisser insatisfait. Mais le roman par lettres n'obéit pas aux mêmes principes. Refusant la plénitude traditionnelle du roman, il fonde ses effets sur des absences : absence de narrateur omniscient, et par suite, absence de point de vue panoramique, absence de vision anticipée, absence de récit. C'est dire aussi combien ce genre préfigure une technique du roman très moderne, qui cultive la discontinuité, la vision fragmentaire et le "présent de l'indicatif". Curieusement, il semble qu'on ait aujourd'hui retrouvé des principes romanesques dont les vertus avaient été déjà éprouvées au xviiie siècle. »
Montesquieu innove en ouvrant le roman épistolaire à la critique philosophique et sociale, comme le fait remarquer Laurent Versini – spécialiste de la littérature française du xviiie siècle – dans Le Roman épistolaire (1979) :
« Première rencontre – avant les contes philosophiques de Voltaire qui se souviendront de la formule mais en écartant, sauf dans les Lettres d'Amabed, l'échange épistolaire – d'un genre qui n'avait pas encore reçu cette consécration et d'ambitions critiques et philosophiques, les Lettres persanes compliquent le contrepoint que le despotisme oriental fournit à la monarchie française de structures toutes prêtes à entrer dans L'Esprit des Lois… »
Page de titre des Lettres persanes parues chez A. Lemerre (Paris) en 1873.
Page de titre des Lettres persanes parues chez A. Lemerre (Paris) en 1873.
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