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La Duchesse prostituée

La duchesse de Sierra Leone, faussement accusée d'adultère par son époux, un « grand d'Espagne » assiste à la punition épouvantable de son amoureux. Sur l'ordre du mari, son cœur est arraché et jeté aux chiens. Révoltée et décidée à se venger de l'époux monstrueux, elle quitte l'Espagne et s'installe à Paris. Cet extrait nous fait découvrir ce qu'elle y est devenue et le moyen qu'elle a trouvé pour souiller le nom honni. On comprendra à sa lecture pourquoi les exemplaires des Diaboliques ont été saisis, tant paraît osée pour l'époque l'exposition des jouissances sexuelles éprouvées et procurées par une aristocrate prostituée par vengeance.
Extrait
Jusque-là, en suivant cette femme, il n'avait obéi qu'à une irrésistible curiosité et à une fantaisie sans noblesse ; mais, quand celle qui les lui avait si vite inspirées sortit du cabinet de toilette, où elle était allée se défaire de tous ses caparaçons du soir, et qu'elle revint vers lui, dans le costume, qui n'en était pas un, de gladiatrice qui va combattre, il fut littéralement foudroyé d'une beauté que son œil exercé, cet œil de sculpteur qu'ont les hommes à femmes, n'avait pas, au boulevard, devinée tout entière, à travers les souffles révélateurs de la robe et de la démarche. Le tonnerre entrant tout à coup, au lieu d'elle, par cette porte, ne l'aurait pas mieux foudroyé… Elle n'était pas entièrement nue ; mais c'était pis ! Elle était bien plus indécente, – bien plus révoltamment indécente que si elle eût été franchement nue. Les marbres sont nus, et la nudité est chaste. C'est même la bravoure de la chasteté. Mais cette fille, scélératement impudique, qui se serait allumée elle-même, comme une des torches vivantes des jardins de Néron, pour mieux incendier les sens des hommes, et à qui son métier avait sans doute appris les plus basses rubriques de la corruption, avait combiné la transparence insidieuse des voiles et l'osé de la chair, avec le génie et le mauvais goût d'un libertinage atroce, car, qui ne le sait ? en libertinage, le mauvais goût est une puissance… Par le détail de cette toilette, monstrueusement provocante, elle rappelait à Tressignies cette statuette indescriptible devant laquelle il s'était parfois arrêté, exposée qu'elle était chez tous les marchands de bronze du Paris d'alors, et sur le socle de laquelle on ne lisait que ce mot mystérieux : « Madame Husson ». Dangereux rêve obscène ? Le rêve était ici une réalité. Devant cette irritante réalité, devant cette beauté absolue, mais qui n'avait pas la froideur qu'a trop souvent la beauté absolue, Tressignies, retour de Turquie, aurait été le plus blasé des pachas à trois queues qu'il eût retrouvé les sens d'un chrétien, et même d'un anachorète. Aussi, quand, très sûre des bouleversements qu'elle était accoutumée à produire, elle vint impétueusement à lui, et qu'elle lui poussa, à hauteur de la bouche, l'éventaire des magnificences savoureuses de son corsage, avec le mouvement retrouvé de la courtisane qui tente le Saint dans le tableau de Paul Véronèse, Robert de Tressignies, qui n'était pas un saint, eut la fringale… de ce qu'elle lui offrait, et il la prit dans ses bras, cette brutale tentatrice, avec une fougue qu'elle partagea car elle s'y était jetée. Se jetait-elle ainsi dans tous les bras qui se fermaient sur elle ? Si supérieure qu'elle fût dans son métier ou dans son art de courtisane, elle fut, ce soir-là, d'une si furieuse et si hennissante ardeur, que même l'emportement de sens exceptionnels ou malades n'aurait pas suffi pour l'expliquer. Etait-elle au début de cette horrible vie de fille, pour la faire avec une semblable furie ? Mais, vraiment, c'était quelque chose de si fauve et de si acharné, qu'on aurait dit qu'elle voulait laisser sa vie ou prendre celle d'un autre dans chacune de ses caresses. En ce temps-là, ses pareilles à Paris, qui ne trouvaient pas assez sérieux le joli nom de « lorettes » que la littérature leur avait donné et qu'a immortalisé Gavarni, se faisaient appeler orientalement des « panthères ». Eh bien ! aucune d'elles n'aurait mieux justifié ce nom de panthère… Elle en eut, ce soir-là, la souplesse, les enroulements, les bonds, les égratignures et les morsures. Tressignies put s'attester qu'aucune des femmes qui lui étaient jusque-là passées par les bras ne lui avait donné les sensations inouïes que lui donna cette créature, folle de son corps à rendre la folie contagieuse, et pourtant il avait aimé, Tressignies. Mais, faut-il le dire à la gloire ou à la honte de la nature humaine ? Il y a dans ce qu'on appelle le plaisir, avec trop de mépris peut-être, des abîmes tout aussi profonds que dans l'amour. Était-ce dans ces abîmes qu'elle le roula, comme la mer roule un fort nageur dans les siens ? Elle dépassa, et bien au delà, ses plus coupables souvenirs de mauvais sujet, et même jusqu'aux rêves d'une imagination comme la sienne, tout à la fois violente et corrompue. Il oublia tout, – et ce qu'elle était et ce pourquoi il était venu, et cette maison, et cet appartement dont il avait eu presque, en y entrant, la nausée. Positivement, elle lui soutira son âme, à lui, dans son corps, à elle… Elle lui enivra jusqu'au délire des sens difficiles à griser. Elle le combla, enfin, de telles voluptés qu'il arriva un moment où l'athée à l'amour, le sceptique à tout, eut la pensée folle d'une fantaisie éclose tout à coup dans cette femme, qui faisait métier et marchandise de son corps. Oui, Robert de Tressignies, qui avait presque dans la trempe la froideur d'acier de son patron Robert Lovelace, crut avoir inspiré au moins un caprice à cette prostituée, qui ne pouvait pas être ainsi avec tous les autres, sous peine de bientôt périr consumée. Il le crut deux minutes, comme un imbécile, cet homme si fort ! Mais la vanité qu'elle avait allumée, au feu d'un plaisir cuisant comme l'amour, eut soudainement, entre deux caresses, le petit frisson d'un doute subit… Une voix lui cria du fond de son être : « Ce n'est pas toi qu'elle aime en toi ! » car il venait de la surprendre, dans le temps où elle était le plus panthère et le plus souplement nouée à lui, distraite de lui et toute perdue dans l'absorbante contemplation d'un bracelet qu'elle avait au bras, et sur lequel Tressignies avisa le portrait d'un homme. Quelques mots en langue espagnole, que Tressignies, qui ne savait pas cette langue, ne comprit pas, mêlés à ses cris de bacchante, lui semblèrent à l'adresse de ce portrait. Alors l'idée qu'il posait pour un autre, – qu'il était là pour le compte d'un autre, – ce fait, malheureusement si commun dans nos misérables mœurs, avec l'état surchauffé et dépravé de nos imaginations, ce dédommagement de l'impossible dans les âmes enragées qui ne peuvent avoir l'objet de leur désir, et qui se jettent sur l'apparence, se saisit violemment de son esprit et le glaça de férocité. Dans un de ces accès de jalousie absurde et de vanité tigre dont l'homme n'est pas maître, il lui saisit le bras durement, et voulut voir ce bracelet qu'elle regardait avec une flamme qui, certainement, n'était pas pour lui, quand tout, de cette femme, devait être à lui dans un pareil moment.
« Montre-moi ce portrait ! » lui dit-il, avec une voix encore plus dure que sa main.
Elle avait compris ; mais, sans orgueil :
« Tu ne peux pas être jaloux d'une fille comme moi », lui dit-elle. Seulement, ce ne fut pas le mot de fille qu'elle employa. Non, à la stupéfaction de Tressignies, elle se rima elle-même en tain, comme un crocheteur qui l'aurait insultée. « Tu veux le voir ! – ajouta-t-elle. – Eh bien ! regarde. »
Et elle lui coula près des yeux son beau bras, fumant encore de la sueur enivrante du plaisir auquel ils venaient de se livrer.
C'était le portrait d'un homme laid, chétif, au teint olive, aux yeux noirs jaunes, très sombre, mais non pas sans noblesse ; l'air d'un bandit ou d'un grand d'Espagne. Et il fallait bien que ce fût un grand d'Espagne, car il avait au cou le collier de la Toison d'Or.
« Où as-tu pris cela ? – fit Tressignies qui pensa : Elle va me faire un conte. Elle va me débiter la séduction d'usage, le roman du premier, l'histoire connue qu'elles débitent toutes…
— Pris ! – repartit-elle, révoltée. — C'est bien lui, POR DIOS, qui me l'a donné !
— Qui, lui ? ton amant, sans doute ? – dit Tressignies. — Tu l'auras trahi. Il t'aura chassée, et tu auras roulé jusqu'ici.
— Ce n'est pas mon amant, – fit-elle froidement, avec l'insensibilité du bronze, à l'outrage de cette supposition.
— Peut-être ne l'est-il plus, – dit Tressignies. — Mais tu l'aimes encore : je l'ai vu tout à l'heure dans tes yeux. »
Elle se mit à rire amèrement.
« Ah ! tu ne connais donc rien ni à l'amour, ni à la haine ? – s'écria-t-elle. — Aimer cet homme ? mais je l'exècre ! C'est mon mari.
— Ton mari ?
— Oui, mon mari, – fit-elle, — le plus grand seigneur des Espagnes, trois fois duc, quatre fois marquis, cinq fois comte, grand d'Espagne à plusieurs grandesses, Toison d'Or. Je suis la duchesse d'Arcos de Sierra-Leone. »
Tressignies, presque terrassé par ces incroyables paroles, n'eut pas le moindre doute sur la vérité de cette renversante affirmation. Il était sûr que cette fille n'avait pas menti. Il venait de la reconnaître. La ressemblance qui l'avait tant frappé au boulevard était justifiée.
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