iBibliothèque - accueil

Le plus bel amour de Don Juan ?

Le plus bel amour de Don Juan est une bien étrange histoire. Le Don Juan de Barbey d'Aurevilly se nomme Ravila de Ravilès et a pour maîtresse une marquise du faubourg Saint-Germain. Celle-ci a une fillette très dévote, qui manifeste une froideur maussade à l'égard de Don Juan. Cadeaux, caresses, mots gentils : rien n'y fait. La marquise est préoccupée, cherche à s'expliquer l'attitude de l'enfant… Elle ne s'attend pas à la révélation qui constitue la chute de la nouvelle et qui, dans la manière de Barbez d'Aurevilly, restera sans explication.
Extrait
V
« Dans les commencements de ma liaison avec sa mère, – reprit le comte de Ravila, — j'avais eu avec cette petite fille toutes les familiarités caressantes qu'on a avec tous les enfants… Je lui apportais des sacs de dragées. Je l'appelais « petite masque » et, très souvent, en causant avec sa mère, je m'amusais à lui lisser son bandeau sur la tempe, – un bandeau de cheveux malades, noirs, avec des reflets d'amadou, – mais « la petite masque », dont la grande bouche avait un joli sourire pour tout le monde, recueillait, repliait son sourire pour moi, fronçait âprement ses sourcils, et, à force de se crisper, devenait d'une « petite masque » un vrai masque ridé de cariatide humiliée, qui semblait, quand ma main passait sur son front, porter le poids d'un entablement sous ma main.
Aussi bien, en voyant cette maussaderie toujours retrouvée à la même place et qui semblait une hostilité, j'avais fini par laisser là cette sensitive, couleur de souci, qui se rétractait si violemment au contact de la moindre caresse… et je ne lui parlais même plus ! « Elle sent bien que vous la volez, – me disait la marquise. — Son instinct lui dit que vous lui prenez une portion de l'amour de sa mère. » Et quelquefois, elle ajoutait dans sa droiture : « C'est ma conscience que cette enfant, et mon remords, sa jalousie. »
Un jour, ayant voulu l'interroger sur cet éloignement profond qu'elle avait pour moi, la marquise n'en avait obtenu que ces réponses brisées, têtues, stupides, qu'il faut tirer, avec un tire-bouchon d'interrogations répétées, de tous les enfants qui ne veulent rien dire… « Je n'ai rien… je ne sais pas », et voyant la dureté de ce petit bronze, elle avait cessé de lui faire des questions, et, de lassitude, elle s'était détournée…
J'ai oublié de vous dire que cette enfant bizarre était très dévote, d'une dévotion sombre, espagnole, Moyen Âge, superstitieuse. Elle tordait autour de son maigre corps toutes sortes de scapulaires et se plaquait sur sa poitrine, unie comme le dos de la main, et autour de son cou bistré, des tas de croix, de bonnes Vierges et de Saint-Esprits ! « Vous êtes malheureusement un impie, – me disait la marquise. — Un jour, en causant, vous l'aurez peut-être scandalisée. Faites attention à tout ce que vous dites devant elle, je vous en supplie. N'aggravez pas mes torts aux yeux de cette enfant envers qui je me sens déjà si coupable ! » Puis, comme la conduite de cette petite ne changeait point, ne se modifiait point : « Vous finirez par la haïr, – ajoutait la marquise inquiète, — et je ne pourrai pas vous en vouloir. » Mais elle se trompait : je n'étais qu'indifférent pour cette maussade fillette, quand elle ne m'impatientait pas.
J'avais mis entre nous la politesse qu'on a entre grandes personnes, et entre grandes personnes qui ne s'aiment point. Je la traitais avec cérémonie, l'appelant gros comme le bras : « Mademoiselle », et elle me renvoyait un « Monsieur » glacial. Elle ne voulait rien faire devant moi qui pût la mettre, je ne dis pas en valeur, mais seulement en dehors d'elle-même… Jamais sa mère ne put la décider à me montrer un de ses dessins, ni à jouer devant moi un air de piano. Quand je l'y surprenais, étudiant avec beaucoup d'ardeur et d'attention, elle s'arrêtait court, se levait du tabouret et ne jouait plus…
Voir dans le texte