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Une œuvre au parfum de scandale

Le recueil de ces six nouvelles, écrites entre Valognes et Paris entre 1866 et 1872, porte à l'origine le titre de Ricochets de conversation, qui soulignaient l'importance des dialogues. Certaines nouvelles paraissent tout d'abord séparément. Ainsi, « Le Dessous de cartes d'une partie de whist » est publié à la fin de L'Ensorcelée en 1854, et « Le Plus Bel Amour de Don Juan » édité en feuilleton en 1867 dans le magazine La Situation.
La parution en novembre 1874 des Diaboliques suscite un scandale, relayé notamment par le Charivari – hebdomadaire satirique, anticlérical et républicain –, dans lequel le critique Paul Girard écrit : « […] l'écœurement nous a fait tomber le livre des mains. Hein ! Si c'était un libre-penseur qui eût écrit ces monstruosités ! quel déchaînement ! Mais, je le répète, M. Barbey d'Aurevilly se pique de vivre dans l'intimité de la sacristie. […] Qu'en dites-vous des bons livres qu'enfante un des champions du trône et de l'autel ? » Les remous suscités par Les Diaboliques aboutissent à des poursuites judiciaires contre l'auteur. Un mois plus tard, en décembre 1874, la police se rend chez l'éditeur Dentu à Paris, près du Palais-Royal, dans le but d'en confisquer les exemplaires restants… mais déjà tous vendus ! Barbey d'Aurevilly comparaît le 15 décembre devant le juge pour une enquête de moralité, accusé « d'outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Il avait déjà été enfermé quelques jours en 1847, 1854 et 1855 pour indiscipline, puis mis à l'amende en 1863 à cause d'un article dans Le Figaro ; et en 1857, il était monté au créneau juridique pour défendre Baudelaire. Mais en cette année 1874, âgé de soixante-six ans, il ne peut compter sur personne pour le défendre. Ce sera finalement l'intervention de Gambetta qui calmera les choses en janvier de l'année suivante.
Dans chacune de ses préfaces, l'auteur insiste sur la véracité des faits. Dans la première (en mai 1874), Barbey d'Aurevilly soutient que « la littérature n'exprime pas la moitié des crimes que la société commet mystérieusement et impunément tous les jours, avec une fréquence charmante », et, au sujet des nouvelles réunies dans ce recueil, que « ces histoires sont malheureusement vraies. Rien n'en a été inventé. On n'a pas nommé les personnages : voilà tout ! », et encore en décembre 1870 : « les histoires sont vraies. Rien d'inventé. Tout vu. Tout touché du coude ou du doigt ». En mai 1850, déjà, alors qu'il préparait ces récits, il avait écrit à son ami Trébutien : « tous les personnages de ces nouvelles sont réels et à Paris, on les nomme quand je les lis dans quelque salon ». Il est vrai que justement cette année 1850, lorsque paraît en feuilleton « Le Dessous de cartes », le cousin de Barbey, Édelestand du Méril, a le déplaisir d'y reconnaître le portrait d'une femme qu'il a aimée dans sa jeunesse, transposé sous les traits de Mme Tremblay de Sasseville – l'héroïne principale de la nouvelle. Quant au chevalier Lefebvre de Montressel, parrain de l'auteur, il se reconnaît sous les traits du chevalier de Tharsis. Parallèlement à ses assertions de véracité, Barbey d'Aurevilly écrit en décembre 1853 à Trébutien : « je n'ai abusé d'aucune confidence », et même : « toutes mes situations sont inventées ». Il brouille les cartes à loisir, s'inspirant de faits ou de personnages pour concocter sa vision littéraire. Il conserve ainsi le nom de certains personnages historiques, tels que le chevalier de Mesnilgrand, le conventionnel Le Carpentier et le docteur Blény, tous trois protagonistes du « Dîner d'athées ». D'autres sont effectivement dépeints si fidèlement, sous un nom d'emprunt, qu'ils ont pu être identifiés. C'est le cas de la marquise mystérieuse, maîtresse de Ravila dans « Le Plus Bel Amour de Don Juan », qui serait la baronne Almaury de Maistre ; le docteur Torty, qui conte l'histoire du « Bonheur dans le crime », serait le sosie du docteur Pontas du Méril, oncle de l'auteur. Barbey explique effectivement dans sa présentation de « La Vengeance d'une femme » : « Les crimes de l'extrême civilisation sont certainement plus atroces que ceux de l'extrême barbarie, par le fait de leur raffinement, de la corruption qu'ils supposent et de leur degré supérieur d'intellectualité […]. Il y a donc, pour le romancier, tout un genre de tragique inconnu à tirer de ces crimes, plus intellectuels que physiques, qui semblent moins des crimes à la superficialité des vieilles sociétés matérialistes parce que le sang n'y coule pas et que le massacre ne s'y fait que dans l'ordre des sentiments et des mœurs… C'est ce genre de tragique dont on a voulu donner ici un échantillon, en racontant l'histoire d'une vengeance de la plus épouvantable originalité, dans laquelle le sang n'a pas coulé, et où il n'y a eu ni fer ni poison ; un crime civilisé enfin, dont rien n'appartient à l'intention de celui qui le raconte, si ce n'est la manière de le raconter. » Il y a un côté shakespearien dans l'expression de la violence des passions chez Barbey d'Aurevilly, pour qui elles sont à la fois sublimes et exécrables, morales et immorales.
Frontispice des Diaboliques par Félicien Rops.
Frontispice des Diaboliques par Félicien Rops.