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Le mot de Jean d'Ormesson sur l'œuvre Les Caractères.
La Bruyère est, avec La Rochefoucauld, le grand moraliste d'un siècle qui s'est penché plus qu'aucun autre sur les passions de l'âme. La Rochefoucauld appartenait à la plus haute noblesse du royaume. La Bruyère est un bourgeois de Paris qui descend de laboureurs ou de petits propriétaires du Perche. Il est doué. Il devient avocat et trésorier des Finances. Mais le manque d'ambition, l'amour surtout des lettres et de l'indépendance le font changer de voie.
Précepteur du Grand Dauphin, Bossuet qui le connaît, on ne sait trop comment, et qui l'apprécie, l'introduit chez les Condé. En 1684, il est choisi, à son tour, comme précepteur du petit-fils du Grand Condé. Prince du sang, héros de légende, vainqueur de Rocroi à vingt-deux ans, ami des lettres et des arts – Racine et Boileau sont ses familiers, Bossuet prononcera son oraison funèbre –, habitué à être obéi, Condé est violent et impérieux. Son fils, le duc d'Enghien, dont Saint-Simon tracera le portrait – on voit dans quel bouillon de culture est précipité La Bruyère –, fait régner autour de lui un climat de terreur. Le duc de Bourbon, son petit-fils, est un odieux crétin. Grâce à Dieu, il épouse, un an à peine plus tard, Mlle de Nantes – la fille de Louis XIV et de Mme de Montespan qui avaient trouvé le temps de faire ensemble huit enfants. L'année d'après, le Grand Condé meurt, le duc d'Enghien devient prince de Condé et l'élève de La Bruyère, duc d'Enghien à son tour, libère son précepteur de ses obligations.
Devenu bibliothécaire, La Bruyère reste attaché aux Condé avec le titre de gentilhomme de la maison de Monsieur le Duc. Une pension est attachée au titre, et surtout des logements à Chantilly, à Paris, à Versailles, qui lui fournissent des points de vue privilégiés sur la cour et les grands.
Sa grande œuvre se présente sous un titre modeste : Les Caractères de Théophraste, traduits du grec, avec les caractères ou les mœurs de ce siècle. Les Caractères connaissent aussitôt un succès prodigieux. Les éditions se succèdent et on se les arrache. Qui, « on » ? Mais, selon la règle, ceux-là même dont il se moque et qu'il attaque avec vigueur.
Le fort de La Bruyère, tout le monde le sait, ce sont les portraits. Dans l'art du portrait, il est souverain. L'amateur de prunes, le snob, le dévot, l'avare, l'arriviste, le distrait, le précieux, le partisan du charabia, qui existent tous encore de notre temps, il les dépeint à merveille. « Je connais Mopse d'une visite qu'il m'a rendue sans me connaître ; il prie des gens qu'il ne connaît pas de le mener chez d'autres dont il n'est pas connu ; il écrit à des femmes qu'il ne connaît que de vue. » Nous connaissons tous des Mopse. Et voici Acis : « Que dites-vous ? Comment ? Je n'y suis pas ; vous plairait-il de recommencer ? J'y suis encore moins. Je devine enfin : vous voulez, Acis, me dire qu'il fait froid ; que ne disiez-vous : "Il fait froid" ? Vous voulez m'apprendre qu'il pleut ou qu'il neige ; dites : "Il pleut, il neige". – Mais, répondez-vous, c'est bien uni et bien clair ; et d'ailleurs qui ne pourrait en dire autant ? – Qu'importe, Acis ? Est-ce un si grand mal d'être entendu quand on parle, et de parler comme tout le monde ? »
Chacun sait que la littérature n'atteint l'universel qu'en s'enracinant dans le particulier. I. B. Singer se hausse à l'universel en dépeignant, en yiddish, le tout petit milieu des Juifs polonais de Lublin. Proust, en mettant en scène les duchesses du Faubourg Saint-Germain. De la même façon, passant de l'espace au temps, La Bruyère nous présente à la fois les courtisans de Versailles et l'homme universel. Il débouche sur l'universel en s'en tenant à son siècle et à son milieu.
« Son talent, note le bon vieux Taine, consiste principalement dans l'art d'attirer l'attention. Il ressemble à un homme qui voudrait arrêter les passants dans la rue, les saisirait au collet, leur ferait oublier leurs affaires et leurs plaisirs, les forcerait à regarder à leurs pieds, à voir ce qu'ils ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir, et ne leur permettrait d'avancer qu'après avoir gravé l'objet d'une manière ineffaçable dans leur mémoire étonnée. » On n'oublie pas La Bruyère. Il ne se laisse pas oublier.
La Bruyère est un artiste parce que ce qui compte d'abord chez lui, c'est le style. Il est un classique, et peut-être le classique par excellence, parce qu'il travaille sans relâche sa langue et son style. « C'est un métier, nous dit-il, que de faire un livre, comme de faire une pendule. » Il n'y a pas de meilleure définition du classique.
Avec plus de force que Fénelon, avec plus d'art que Vauban, La Bruyère est aussi de ceux qui dénoncent, au cœur même du Grand Siècle, le sort qui est fait aux hommes. La Bruyère, en ce sens, n'est pas seulement un peintre ironique et un satiriste : il est le premier, avant Montesquieu et Voltaire, bien avant l'affaire Dreyfus, de nos intellectuels.