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Scène première – LÉONIDE sous le nom de PHOCION – CORINE sous le nom d'HERMIDAS

PHOCION
Nous voici, je pense, dans les jardins du philosophe Hermocrate.
HERMIDAS
Mais, Madame, ne trouvera-t-on pas mauvais que nous soyons entrées si hardiment ici, nous qui n'y connaissons personne ?
PHOCION
Non, tout est ouvert ; et d'ailleurs nous venons pour parler au maître de la maison : restons dans cette allée en nous promenant, j'aurai le temps de te dire ce qu'il faut à présent que tu saches.
HERMIDAS
Ah ! il y a longtemps que je n'ai respiré si à mon aise ! Mais, princesse, faites-moi la grâce tout entière ; si vous voulez me donner un régal bien complet, laissez-moi le plaisir de vous interroger moi-même à ma fantaisie.
PHOCION
Comme tu voudras.
HERMIDAS
D'abord, vous quittez votre cour et la ville, et vous venez ici avec peu de suite, dans une de vos maisons de campagne où vous voulez que je vous suive.
PHOCION
Fort bien.
HERMIDAS
Et comme vous savez que, par amusement, j'ai appris à peindre, à peine y sommes-nous quatre ou cinq jours, que vous enfermant un matin avec moi, vous me montrez deux portraits, dont vous me demandez des copies en petit, et dont l'un est celui d'un homme de quarante-cinq ans, et l'autre celui d'une femme d'environ trente-cinq, tous deux d'assez bonne mine.
PHOCION
Cela est vrai.
HERMIDAS
Laissez-moi dire : quand ces copies sont finies, vous faites courir le bruit que vous étiez indisposée, et qu'on ne vous voit pas ; ensuite, vous m'habillez en homme, vous en prenez l'attirail vous-même, et puis nous sortons incognito toutes deux dans cet équipage-là, vous avec le nom de Phocion, moi avec celui d'Hermidas que vous me donnez ; et après un quart d'heure de chemin nous voilà dans les jardins du philosophe Hermocrate, avec la philosophie de qui je ne crois pas que vous ayez rien à démêler.
PHOCION
Plus que tu ne penses.
HERMIDAS
Or, que veut dire cette feinte indisposition, ces portraits copiés ? Qu'est-ce que c'est que cet homme et cette femme qu'ils représentent ? Que signifie la mascarade où nous sommes ? Que nous importent les jardins d'Hermocrate ? Que voulez-vous faire de lui ? Que voulez-vous faire de moi ? où allons-nous ? que deviendrons-nous ? à quoi tout cela aboutira-t-il ? Je ne saurais le savoir trop tôt, car je m'en meurs.
PHOCION
Écoute-moi avec attention. Tu sais par quelle aventure je règne en ces lieux ; j'occupe une place qu'autrefois Léonidas frère de mon père, usurpa sur Cléomène son souverain, parce que ce prince, dont il commandait les armées, devint pendant son absence, amoureux de sa maîtresse, et l'enleva. Léonidas outré de douleur, et chéri des soldats, vint comme un furieux attaquer Cléomène, le prit avec la princesse son épouse, et les enferma tous deux. Au bout de quelques années, Cléomène mourut, aussi bien que la princesse son épouse, qui ne lui survécut que six mois, et qui en mourant mit au monde un prince qui disparut, et qu'on eut l'adresse de soustraire à Léonidas, qui n'en découvrit jamais la moindre trace, et qui mourut enfin sans enfants, regretté du peuple qu'il avait bien gouverné, et qui lui vit tranquillement succéder son frère à qui je dois la naissance, et au rang de qui j'ai succédé moi-même.
HERMIDAS
Oui ; mais tout cela ne dit encore tien de notre déguisement, ni des portraits dont j'ai fait la copie, et voilà ce que je veux savoir.
PHOCION
Doucement : ce prince, qui reçut la vie dans la prison de sa mère, qu'une main inconnue enleva dès qu'il fut né, et dont Léonidas ni mon père n'ont jamais entendu parler, j'en ai des nouvelles moi.
HERMIDAS
Le Ciel en soit loué ! vous l'aurez donc bientôt en votre pouvoir.
PHOCION
Point du tout ; c'est moi qui vais me remettre au sien.
HERMIDAS
Vous, Madame, vous n'en ferez rien, je vous jure ; je ne le souffrirai jamais : comment donc ?
PHOCION
Laisse-moi achever. Ce prince est depuis dix ans chez le sage Hermocrate qui l'a élevé, et à qui Euphrosine, parente de Cléomène, le confia, sept ou huit ans après qu'il fut sorti de prison ; et tout ce que je te dis là, je le sais d'un domestique, qui était il n'y a pas longtemps au service d'Hermocrate, et qui est venu m'en informer en secret dans l'espoir d'une récompense.
HERMIDAS
N'importe, il faut s'en assurer(1), Madame.
PHOCION
Ce n'est pourtant pas là le parti que j'ai pris ; un sentiment d'équité, et je ne sais quelle inspiration m'en ont fait prendre un autre. J'ai d'abord voulu voir Agis (c'est le nom du prince). J'appris qu'Hermocrate et lui se promenaient tous les jours dans la forêt qui est à côté de mon château. Sur cette instruction, j'ai quitté, comme tu sais, la ville ; je suis venue ici, j'ai vu Agis dans cette forêt, à l'entrée de laquelle j'avais laissé ma suite. Le domestique qui m'y attendait, me montra ce prince, lisant dans un endroit du bois assez épais. Jusque-là j'avais bien entendu parler de l'Amour ; mais je n'en connaissais que le nom. Figure-toi, Corine, un assemblage de tout ce que les Grâces ont de noble et d'aimable ; à peine t'imagineras-tu les charmes, et de la figure, et de la physionomie d'Agis.
HERMIDAS
Ce que je commence à imaginer de plus clair, c'est que ces charmes-là pourraient bien avoir mis les nôtres en campagne.
PHOCION
J'oublie de te dire, que lorsque je me retirais, Hermocrate parut ; car ce domestique en se cachant, me dit que c'était lui, et ce philosophe s'arrêta pour me prier de lui dire, si la princesse ne se promenait pas dans la forêt ; ce qui me marqua qu'il ne me connaissait point. Je lui répondis assez déconcertée, qu'on disait qu'elle y était, et je m'en retournai au château.
HERMIDAS
Voilà certes une aventure bien singulière.
PHOCION
Le parti que j'ai pris l'est encore davantage ; je n'ai feint d'être indisposée et de ne voir personne, que pour être libre de venir ici ; je vais, sous le nom du jeune Phocion qui voyage, me présenter à Hermocrate, comme attiré par l'estime de sa sagesse ; je le prierai de me laisser passer quelque temps avec lui, pour profiter de ses leçons : je tâcherai d'entretenir Agis, et de disposer son cœur à mes fins. Je suis née d'un sang qu'il doit haïr ; ainsi je lui cacherai mon nom ; car de quelques charmes dont on me flatte, j'ai besoin que l'amour, avant qu'il me connaisse, les mette à l'abri de la haine qu'il a sans doute pour moi.
HERMIDAS
Oui ; mais, Madame, si sous votre habit d'homme, Hermocrate allait reconnaître cette dame à qui il a parlé dans la forêt. Vous jugez bien qu'il ne vous gardera pas chez lui.
PHOCION
J'ai pourvu à tout, Corine, et s'il me reconnaît, tant pis pour lui ; je lui garde un piège, dont j'espère que toute sa sagesse ne le défendra pas. Je serai pourtant fâchée qu'il me réduise à la nécessité de m'en servir ; mais le but de mon entreprise est louable, c'est l'amour et la justice qui m'inspirent. J'ai besoin de deux ou trois entretiens avec Agis, tout ce que je fais est pour les avoir : je n'en attends pas davantage, mais il me les faut ; et si je ne puis les obtenir qu'aux dépens du philosophe, je n'y saurais que faire.
HERMIDAS
Et cette sœur qui est avec lui, et dont apparemment l'humeur doit être austère, consentira-t-elle au séjour d'un étranger aussi jeune, et d'aussi bonne mine que vous ?
PHOCION
Tant pis pour elle aussi, si elle me fait obstacle ; je ne lui ferai pas plus de quartier qu'à son frère.
HERMIDAS
Mais, Madame, il faudra que vous les trompiez tous deux ; car j'entends ce que vous voulez dire ; cet artifice-là ne vous choque-t-il pas ?
PHOCION
Il me répugnerait, sans doute, malgré l'action louable qu'il a pour motif ; mais il me vengera d'Hermocrate et de sa sœur qui méritent que je les punisse ; qui depuis qu'Agis est avec eux, n'ont travaillé qu'à lui inspirer de l'aversion pour moi, qu'à me peindre sous les traits les plus odieux, et le tout sans me connaître, sans savoir le fond de mon âme, ni tout ce que le ciel a pu y verser de vertueux. C'est eux qui ont soulevé tous les ennemis qu'il m'a fallu combattre, qui m'en soulèvent encore de nouveaux. Voilà ce que le domestique m'a rapporté d'après l'entretien qu'il surprit. Eh d'où vient tout le mal qu'ils me font ? Est-ce parce que j'occupe un trône usurpé ? Mais ce n'est pas moi qui en suis l'usurpatrice. D'ailleurs, à qui l'aurais-je rendu ? Je n'en connaissais pas l'héritier légitime ; il n'a jamais paru, on le croit mort. Quel tort n'ont-ils donc pas ? Non, Corine, je n'ai point de scrupule à me faire. Surtout conserve bien la copie des deux portraits que tu as faits, qui sont d'Hermocrate et de sa sœur. À ton égard, conforme-toi à tout ce qui m'arrivera ; et j'aurai soin de t'instruire à mesure de tout ce qu'il faudra que tu saches.

(1)Il faut se saisir de ce prince, l'arrêter.