iBibliothèque - accueil
Le mot de Jean d'Ormesson sur l'œuvre Le Rouge et le Noir.
Publié quelques mois après les Trois Glorieuses de 1830, Le Rouge et le Noir est l'un des deux ou trois plus grands romans du siècle et l'un des chefs-d'œuvre de la littérature universelle. Il porte en épigraphe une formule de Danton qui dit tout, ou presque tout : « La vérité, l'âpre vérité. » Elle rapproche Stendhal, héritier du xviiie siècle, héraut du romantisme, à la fois des classiques qu'il exècre et des réalistes, voire des naturalistes, qu'il annonce de loin. Stendhal a en horreur l'éloquence et l'enflure. Son ambition est d'être sec. Son modèle est le Code civil de son héros Bonaparte : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée. » Ce qu'il aime, ce ne sont pas les soupirs : c'est la précision et l'exactitude. Il veut « marcher droit à l'objet ». Le roman n'est pour lui qu'un miroir qui se déplace le long du chemin.
Inspiré d'un fait divers célèbre de l'époque – Antoine Berthet avait été condamné à mort en 1828 par les assises de l'Isère pour tentative de meurtre sur la personne de Mme Michoud chez qui il était précepteur –, Le Rouge et le Noir est l'histoire d'un jeune homme ambitieux qui se sert des femmes pour réussir et qui rachète ses erreurs par une inflexible énergie.
Manuel de l'ambition et de la rébellion, Le Rouge et le Noir est aussi et d'abord un roman d'amour. Julien Sorel annonce peut-être, en un sens, la lutte des classes. Marchant dans les pas de Valmont et de Don Juan, il annonce aussi tous les thèmes de la liberté sexuelle d'aujourd'hui. Julien Sorel passe et les femmes tombent dans ses bras. Quand il est guillotiné – et le récit du supplice se garde de toute enflure : « Tout se passa simplement, convenablement et, de sa part, sans aucune affectation » –, Mathilde de la Mole recueille sa tête pour l'enterrer, de nuit, au sommet du Jura ; Mme de Rénal meurt dans les trois jours en embrassant ses enfants. Stendhal est un Choderlos de Laclos romantique.
Ce qui frappe, chez lui, c'est le contraste entre l'échec en son temps et son prodigieux succès dans le nôtre. Il a échoué dans la vie et dans sa chasse au bonheur ; il a réussi au-delà de toute espérance dans sa quête de futur. « Je mets, disait-il, un billet à la loterie dont le gros lot se réduit à ceci : être lu en 1935. » Soixante-quinze ans après la date fixée, Stendhal, méprisé et moqué par ses contemporains, est adulé par les nôtres. Valéry et Gide saluent en lui le romancier le plus intelligent de notre littérature et un classique de la modernité.