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Après l'échec relatif de son premier roman, Armance, Stendhal reprend la plume et se lance en 1929 dans l'écriture de Julien, dont le titre définitif sera Le Rouge et le Noir. Stendhal se lance le défi de peindre les mœurs de son temps avec une acuité, une finesse d'analyse qui, selon lui, manquent cruellement aux romanciers de son époque. Si Le Rouge et le Noir est aujourd'hui considéré comme l'un des chefs-d'oœuvre du xixe siècle et de la littérature en général, il fait l'objet à sa publication en 1830 de critiques parfois virulentes. Stendhal, incompris, est accusé de mal écrire, ou « de viser à l'originalité, de faire des mœurs et des passions avec de l'esprit » comme a pu le lui reprocher un chroniqueur anonyme de La Gazette. L'écrivain a un style qui lui est propre : la juxtaposition des descriptions, les réflexions fulgurantes des personnages, l'absence parsemée d'articulations logiques, de mots de liaison… donnent au récit une cadence très soutenue, qui implique une grande maîtrise stylistique pour ne pas tomber dans la confusion. Comme le déclare André Gide en 1937 dans Journal : « Le grand secret de Stendhal, sa grande malice, c'est d'écrire tout de suite… De là, ce quelque chose d'alerte et de primesautier, de disconvenu, de subit et de nu qui nous ravit toujours à neuf dans son style. On dirait que sa pensée ne prend pas la peine de se chausser pour courir. »
Sous le voile de l'affabulation romanesque, Stendhal se fait le témoin, dans Le Rouge et le Noir, des réalités politiques de son temps et assigne à son récit un mouvement qui coïncide avec les six années de règne de Charles X. Empreint de réalisme, cet ouvrage est aussi une transposition à travers le personnage de Julien Sorel du vécu de l'auteur : le milieu social, l'oppression de l'autorité paternelle, le repli sur soi… Mais une différence fondamentale existe entre le romancier et son héros : s'ils aspirent tous deux à la gloire pour leur épanouissement personnel, le premier se refuse à tout projet contraignant, tandis que le second se distingue par sa volonté et son goût de l'effort. Guidé par l'ambition et la soif de réussite, Julien Sorel finit toutefois par réaliser que le bonheur ne peut être entier dans une existence où l'amour est négligé : « Autrefois, […] quand j'aurais pu être si heureux pendant nos promenades dans les bois de Vergy, une ambition fougueuse entraînait mon âme dans les pays imaginaires. Au lieu de serrer contre mon cœur ce bras charmant qui était si près de mes lèvres, l'avenir m'enlevait à toi […] Non, je serais mort sans connaître le bonheur, si vous n'étiez venue me voir dans cette prison. » Véritable révélation qui donnera un nouveau sens à sa vie.
Cette peinture pleine de l'énergie d'un homme, d'un pays, d'une époque fait du Rouge et le Noir une œuvre exceptionnelle qui aura marqué un tournant dans la carrière littéraire de Stendhal, et dont l'influence n'est pas encore épuisée.