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L'affaire Berthet, une source d'inspiration pour Stendhal

Stendhal s'est notamment inspiré de l'affaire Berthet pour écrire Le Rouge et le Noir. Il a établi le canevas de son roman en s'appuyant sur les grandes étapes de la vie d'Antoine Berthet : fils d'un maréchal-ferrant, entrée au séminaire, occupation de la fonction de précepteur…
Les articles ci-après, dont Stendhal a pu avoir connaissance, relatent les circonstances de l'affaire.
LA GAZETTE DES TRIBUNAUX
« […] Jamais les avenues de la cour d'assises n'avaient été assiégées par une foule plus nombreuse. On s'écrasait aux portes de la salle, dont l'accès n'était permis qu'aux personnes pourvues de billets. On devait y parler d'amour, de jalousie et les dames les plus brillantes étaient accourues. L'accusé est introduit et aussitôt tous les regards se lancent sur lui avec une avide curiosité. On voit un jeune homme d'une taille au-dessous de la moyenne, mince et d'une complexion délicate ; un mouchoir blanc passé en bandeau sous le manteau et noué au-dessus de la tête, rappelle le coup, destiné à lui ôter la vie, et qui n'eut que le cruel résultat de lui laisser entre la mâchoire inférieure et le cou deux balles dont une seule a pu être extraite. Du reste, sa mise et ses cheveux sont soignés ; sa physionomie est expressive ; sa pâleur contraste avec de grands yeux noirs qui portent l'empreinte de la fatigue et de la maladie. Il les promène sur l'appareil qui l'entoure ; quelque égarement s'y fait remarquer. Pendant la lecture de l'acte de l'accusation et l'exposé de la cause, présenté par M. le procureur général de Guernon-Ranville, Berthet conserve une attitude immobile. On apprend les faits suivants : Antoine Berthet, âgé aujourd'hui de 25 ans, est né d'artisans pauvres, mais honnêtes ; son père est maréchal-ferrant dans le village de Brangues. Une frêle constitution, peu propre aux fatigues du corps, une intelligence supérieure à sa position, un goût manifesté de bonne heure pour les études élevées, inspirèrent en sa faveur de l'intérêt à quelques personnes ; leur charité plus vivre qu'éclairée songe à tirer le jeune Berthet du rang modeste où le hasard de la naissance l'avait placé, et à lui faire embrasser l'état d'ecclésiastique. Le curé de Brangues l'adopta comme enfant chéri, lui enseigna les premiers éléments des sciences, et grâce à ses bienfaits, Berthet entra en 1818 au petit séminaire de Grenoble. En 1822, une maladie grave l'obligea de discontinuer ses études. Il fut recueilli par le curé, dont les soins suppléèrent avec succès à l'indigence de ses parents. À la pressante sollicitation de ce protecteur, il fut reçu par M. Michoud qui lui confi a l'éducation d'un de ses enfants ; sa funeste destinée le préparait à devenir le fléau de cette famille. Mme Michoud, femme aimable et spirituelle, alors âgée de 36 ans, et d'une réputation intacte, pensa-t-elle qu'elle pouvait sans danger prodiguer des témoignages de bonté à un jeune homme de 20 ans dont la santé délicate exigeait des soins particuliers ? Une immoralité précoce dans Berthet le fit-il [sic] se méprendre sur la nature de ces soins ? Quoi qu'il en soit, avant l'expiration d'une année, M. Michoud dut songer à mettre un terme au séjour du jeune séminariste dans sa maison. Berthet entra au petit séminaire de Belley pour continuer ses études. Il y resta deux ans, et revint à Brangues pendant les vacances de 1825. Il ne put entrer dans cet établissement. Il obtint alors d'être admis au grand séminaire de Grenoble ; mais, après y être demeuré un mois, jugé par ses supérieurs indigne des fonctions qu'il ambitionnait, il fut congédié sans espoir de retour. Son père, irrité, le bannit de sa présence. Enfin, il ne put trouver d'asile que chez sa sœur, mariée à Brangues. Ces rebuts furent-ils la suite de mauvais principes reconnus et de torts de conduites graves ? Berthet se crut-il en butte à une persécution secrète de la part de M. Michoud qu'il avait offensé ? Des lettres qu'il écrivit alors à Mme Michoud contenaient des reproches violents et des diffamations. Malgré cela, M. Michoud faisait des démarches en faveur de l'ancien instituteur de ses enfants. Berthet parvint encore à se placer chez M. de Cordon en qualité de précepteur. Il avait alors renoncé à l'Église ; mais après un an, M. de Cordon le congédia pour des raisons parfaitement connues et qui paraissent se rattacher à une nouvelle intrigue. Il songea de nouveau à la carrière qui avait été le but de tous ses efforts, l'état ecclésiastique. Mais il fit et fit faire de vaines sollicitations auprès des supérieurs des séminaires de Belley, de Lyon et de Grenoble. Il ne fut reçu nulle part ; alors le désespoir s'empara de lui. Pendant le cours de ces démarches, il rendait les époux Michoud responsables de leur inutilité. Les prières et les reproches qui remplissaient les lettres qu'il continua d'adresser à Mme Michoud devinrent des menaces terribles. On recueillit des propos sinistres : Je veux la tuer, disait-il dans un accès de mélancolie farouche. Il écrivait au curé de Brangues, le successeur de son premier bienfaiteur : Quand je paraîtrai sous le clocher de la paroisse, on saura pourquoi. Ces étranges moyens produisaient en partie leur effet. M. Michoud s'occupait activement à lui rouvrir l'entrée de quelque séminaire ; mais il échoua à Grenoble ; il échoua de même à Belley où il fit exprès un voyage avec le curé de Brangues. Tout ce qu'il put obtenir fut de placer Berthet chez M. Trolliet, notaire à Morestel, allié de la famille Michoud, en lui dissimulant ses sujets de mécontentement. Mais Berthet, dans son ambition déçue, était las, selon sa dédaigneuse expression, de n'être toujours qu'un magister à 200 francs de gages. Il n'interrompit point le cours de ses lettres menaçantes ; il annonça à plusieurs personnes qu'il était déterminer à tuer Mme Michoud en s'ôtant la vie à lui-même. Malheureusement un projet aussi atroce sembla improbable par son atrocité même ; il était pourtant sur le point de s'accomplir ! […] Le dimanche 22 juillet, de grand matin, Berthet charge ses deux pistolets à doubles balles, les place sous son habit et part pour Brangues. Il arrive chez sa sœur, qui lui fait manger une soupe légère. À l'heure de la messe de la paroisse, il se rend à l'église et se place à trois pas du banc de Mme Michoud. Il la voit bientôt venir accompagnée de ses deux enfants dont l'un avait été son élève. Là, il attend, immobile… jusqu'au moment où le prêtre distribua la communion… « Ni l'aspect de sa bienfaitrice, dit M. le procureur général, ni la sainteté du lieu, ni la solennité du plus sublime des mystères d'une religion au service de laquelle Berthet devait se consacrer, rien ne peut émouvoir cette âme dévouée au génie de la destruction. L'œil attaché sur sa victime, étranger aux sentiments religieux qui se manifestent autour de lui, il attend avec une infernale impatience l'instant où le recueillement de tous les fidèles va lui donner le moyen de porter des coups assurés. Ce moment arrive, et lorsque tous les coeurs s'élèvent vers le Dieu présent sur l'autel, lorsque Mme Michoud prosternée mêlait peut-être à ses prières le nom de l'ingrat qui s'est fait son ennemi le plus cruel, deux coups de feu successifs et à peu d'intervalle se font entendre. Les assistants épouvantés voient tomber presque en même temps et Berthet et Mme Michoud, dont le premier mouvement, dans la prévoyance d'un nouveau crime, est de couvrir de son corps celui de ses jeunes effrayés. Le sang de l'assassin et celui de la victime jaillissent confondus jusque sur les marches du sanctuaire. […] »
Extrait de l'article paru en décembre 1827 dans La Gazette des tribunaux.

LA GAZETTE DES TRIBUNAUX
« C'est le 23 février, à 11 heures du matin, que Berthet a subi son supplice sur la place d'armes de Grenoble. Une foule immense, composée principalement de femmes de tout âge, se pressait dans les rues qu'il devait parcourir. L'intérêt, que son indigne défense avait éloigné de lui, s'est réveillé à ce moment suprême ; on ne pouvait voir dans ce malheureux jeune homme, qui n'avait échappé à la mort du désespoir que pour arriver à la mort de l'échafaud, ni un assassin ordinaire, ni un scélérat ; c'était plutôt une victime de ses passions, entraînée à sa ruine par un funeste concours de circonstances, qui appelait l'étonnement et la pitié plutôt que la terreur. L'intervalle de temps écoulé depuis sa condamnation avait accoutumé à l'idée que son recours en grâce serait suivi d'une commutation de peine, et cette faveur, sollicité par M. le procureur général, aurait satisfait l'attente publique. M. Appert, membre de la société d'amélioration des prisons, visitant, il y a quelque temps, celle de Grenoble, vit Berthet, et promis de s'intéresser à lui. De retour à Paris, il a fait des démarches qui sont demeurées infructueuses ; il lui écrivit dernièrement une lettre qui, à ce qu'on croit, dut lui laisser peu d'espoir. Aussi la veille Berthet disait à l'une des dames de prison qui se sont constamment relevées auprès de lui : J'ai l'impression que demain sera mon dernier jour ! On ne put lui répondre que par le silence ; on savait que le recours en grâce venait d'être rejeté. Tous les secours de la religion lui ont été prodigués ; il les avait demandés, et les a reçus avec calme : les exhortations du prêtre ont un instant fait couler ses larmes. On l'a vu sortir de la prison, assisté de deux ecclésiastiques dont l'un le soutenait d'une main et de l'autre lui présentait le crucifix. Extrêmement amaigri, pâle, la barbe longue et le visage défait, il était penché sur le christ et paraissait réciter des prières à voix basses, mais avec un mouvement de lèvres si précipité qu'on aurait pu l'attribuer à l'agitation convulsive du délire aussi bien qu'à la ferveur. Il est ainsi arrivé au pied de l'échafaud. Là, cependant, il a semblé envisager sans crainte le terrible appareil. Il s'est retourné vers les deux ministres, qui lui avaient rendu un triste et dernier revoir, et les a embrassés ; puis recueillant toute sa fermeté, il est monté seul ; le bourreau l'avait précédé. Sur l'échafaud, il a fl échi le genou et a paru se recueillir et prier. Une minute après, il s'est relevé, et s'est mis luimême dans l'attitude… Une espèce de cri involontaire, arraché à l'émotion de la multitude, a annoncé que tout était fini. »
Extrait de l'article paru en février 1828 dans La Gazette des tribunaux.