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Un succès donnant suite

Page de titre du Menteur paru en 1644.
Page de titre du Menteur paru en 1644.
© Gallica.
Le vif succès remporté en 1644 par cette comédie, inspirée d'une pièce espagnole, incite Corneille à écrire aussitôt après une suite. La scène d'exposition nous apprend que Dorante s'est enfui juste avant son mariage avec Lucrèce en emportant la dot, et qu'il a vécu en Italie. Lucrèce a épousé son père, qui est mort peu de temps après. Dorante explique ici à son valet Cliton – qui vient de le retrouver – ce qu'il fait en prison.
«  DORANTE
Tu dis vrai, mais écoute. Après une querelle
Qu'à Florence un jaloux me fit pour quelque belle,
J'eus avis que ma vie y courait du danger :
Ainsi donc sans trompette il fallut déloger.
Je pars seul et de nuit, et prends ma route en France,
Où, sitôt que je suis en pays d'assurance,
Comme d'avoir couru je me sens un peu las,
J'abandonne la poste, et viens au petit pas.
Approchant de Lyon, je vois dans la campagne…
CLITON
N'aurons-nous point ici de guerres d'Allemagne ?
DORANTE
Que dis-tu ?
CLITON
Rien, monsieur, je gronde entre mes dents
Du malheur qui suivra ces rares incidents ;
J'en ai l'âme déjà toute préoccupée.
DORANTE
Donc à deux cavaliers je vois tirer l'épée ;
Et pour en empêcher l'événement fatal,
J'y cours la mienne au poing, et descends de cheval.
L'un et l'autre, voyant à quoi je me prépare,
Se hâte d'achever avant qu'on les sépare,
Presse sans perdre temps, si bien qu'à mon abord
D'un coup que l'un allonge, il blesse l'autre à mort.
Je me jette au blessé, je l'embrasse, et j'essaie
Pour arrêter son sang de lui bander sa plaie ;
L'autre, sans perdre temps en cet événement,
Saute sur mon cheval, le presse vivement,
Disparaît, et mettant à couvert le coupable,
Me laisse auprès du mort faire le charitable.
Ce fut en cet état, les doigts de sang souillés,
Qu'au bruit de ce duel trois sergents éveillés,
Tous gonflés de l'espoir d'une bonne lippée,
Me découvrirent seul, et la main à l'épée.
Lors, suivant du métier le serment solennel,
Mon argent fut pour eux le premier criminel ;
Et s'en étant saisis aux premières approches,
Ces messieurs pour prison lui donnèrent leurs poches,
Et moi, non sans couleur, encore qu'injustement,
Je fus conduit par eux en cet appartement.
Qui te fait ainsi rire, et qu'est-ce que tu penses ?
CLITON
Je trouve ici, monsieur, beaucoup de circonstances :
Vous en avez sans doute un trésor infini ?
Votre hymen de Poitiers n'en fut pas mieux fourni ;
Et le cheval surtout vaut, en cette rencontre,
Le pistolet ensemble, et l'épée, et la montre.
DORANTE
Je me suis bien défait de ces traits d'écolier
Dont l'usage autrefois m'était si familier ;
Et maintenant, Cliton, je vis en honnête homme.
 »
(Acte I, scène 1 de La Suite du Menteur.)