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Le Mariage de Figaro, une préfiguration de la Révolution

Rousseau est un inspirateur des textes politiques de la Révolution : il exerce une influence sur la pensée politique et renouvelle le genre romanesque. Quant à Beaumarchais, il préfigure la fin de l'Ancien Régime. Le Mariage de Figaro, qui poursuit les aventures des mêmes personnages que Le Barbier de Séville, a été écrit entre 1775 et 1778. Mais la censure interdit jusqu'en 1784 la représentation de cette pièce. Du fait de la curiosité du public, avivée par l'attente et par les rebondissements des procès de Beaumarchais, le succès est éclatant.
Dans son livre Beaumarchais et son temps (1856), Louis de Loménie (1815-1878) – homme de lettres et essayiste français – raconte cette première : « C'est un des souvenirs les plus connus du xviiie siècle. Tout Paris se pressant dès le matin aux portes du Théâtre-Français, les plus grandes dames dînant dans les loges des actrices, afin de s'assurer des places, la garde dispersée, les portes enfoncées, les grilles de fer brisées sous les efforts des assaillants, trois personnes étouffées. Sur la scène, après le lever du rideau, la plus belle réunion de talents qu'ait peut-être jamais possédée le Théâtre-Français, tous employés à faire valoir une comédie pétillante d'esprit, entraînante de mouvement et d'audace qui, si elle choque ou épouvante quelques-unes des loges, enchante, agite et enflamme un parterre électrisé. Voilà le tableau qui se trouve partout. »
Beaumarchais y assiste au fond d'une loge grillagée, entre deux abbés avec lesquels il vient de dîner joyeusement.
Le théâtre est l'endroit, malgré la censure, où les jeux de rôle permettent de prendre des revanches, sous forme de parodies. Déjà chez Molière ou Marivaux, la parodie fait passer par le rire une dénonciation de l'injustice. Diderot utilise finement l'inversion des rôles entre Jacques et son maître dans son roman Jacques le fataliste. Dans La Conquête de la liberté, de Scapin à Figaro, Yves Moraud écrit que les valets, dans la comédie du xviiie siècle, sont « le reflet d'une époque qui, sans être révolutionnaire, s'adonne, comme en se jouant, à la critique, à une contestation morale, à des audaces de toutes sortes dont les effets réels ne se feront sentir que plus tard. » Les valets exploitent au théâtre des libertés que la société ne leur permet pas, dans une tendance générale à contester les valeurs établies. Dans L'Île des esclaves, Marivaux avait déjà utilisé l'inversion des rôles, mais chacun revient à sa place à la fin de la pièce. Chez Lesage, Crispin est aussi le rival de son maître, mais les rôles sont inversés : Crispin se fait passer pour son maître pour épouser à sa place, alors que dans Le Mariage de Figaro, le comte Almaviva veut posséder la promise de Figaro.
Beaumarchais, qui n'a jamais renié sa famille d'origine malgré le fait d'avoir acquis un nom aristocratique, utilise Le Mariage de Figaro pour gloser sur les hasards de la naissance, faire l'apologie du mérite et des qualités personnelles.
C'est le ton et le style de Beaumarchais, son éclat de rire insolent, qui permettent au public de s'identifier aux personnages et d'accepter la satire de l'Ancien Régime. La tirade sur goddam, le bégaiement de Brid'oison, les glapissements de l'huissier, le langage pittoresque de l'ivrogne Antonio sont autant de procédés issus de la farce. D'avril 1784 à janvier 1785, Le Mariage de Figaro est représenté soixante-huit fois consécutives et engrange une grosse recette. La tragédienne en vogue – Mlle Sainval – a accepté la demande de Beaumarchais d'interpréter le rôle de la comtesse. Suzanne est jouée par Mlle Contat, Chérubin par Mlle Olivier – une très jeune actrice morte à 18 ans –, le comte Almaviva par l'élégant Molé, et Figaro par Dazincourt. Avec l'argent gagné, Beaumarchais fonde dès 1784 un institut de bienfaisance pour les mères nourrices pauvres. Toutefois, la pièce suscite des envieux autant que des enthousiastes. Le 8 mars 1785, irrité par le succès de la pièce et encouragé par les libelles qui attaquent l'auteur, Louis XVI ordonne au lieutenant général de police Le Noir d'arrêter Beaumarchais et de le conduire à Saint-Lazare, où l'on enferme à l'époque les adolescents dépravés – alors qu'il est âgé de cinquante-trois ans. Le Noir, qui entretenait de bonnes relations avec Beaumarchais, se fait confirmer l'ordre et dépêche un « bon et honnête commissaire, Chenon » qui vient les larmes aux yeux arrêter « de par le roi » Beaumarchais chez qui soupait son éditeur, Nicolas Ruault. « Chacun se sentait menacé par là, non seulement dans sa liberté, mais encore dans sa considération. » Au bout de cinq jours, le murmure d'indignation générale s'enfle de telle sorte que Beaumarchais est libéré. Pour lui faire pardonner cette violence arbitraire, tous les ministres assistent ensuite à une représentation du Mariage de Figaro. Le roi fait savoir qu'il regrette son geste, et invite Beaumarchais à une représentation privée du Barbier de Séville, au théâtre du Petit Trianon : la reine interprète le rôle de Rosine, le comte d'Artois Figaro et M. de Vaudreuil le comte Almaviva. « À coup sûr, on ne pouvait faire à Beaumarchais une réparation plus délicate et plus flatteuse de l'affront qu'il avait reçu », écrit Grimm dans sa Correspondance littéraire. Beaumarchais est alors remboursé de huit cent mille livres sur l'argent qu'il réclame depuis 1779 comme indemnité de sa flotte marchande sacrifiée.
Page de titre du Mariage de Figaro parue en 1785.
Page de titre du Mariage de Figaro parue en 1785.
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