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Portraits de maris

Silvia doit voir pour la première fois Dorante, le fiancé que lui propose son père. Très méfiante quant à la nature masculine et inquiète à l'idée de s'engager pour la vie dans un mariage avec un inconnu, elle s'entretient avec Lisette, sa suivante. Celle-ci, de nature confiante et optimiste, est a priori pour le mariage. Silvia évoque la duplicité des hommes, en dressant le portrait de quelques « maris » de son entourage avec une tonalité satirique digne des pages les plus caustiques des Caractères de La Bruyère.
Extrait
SILVIA
Tu ne sais ce que tu dis ; dans le mariage, on a plus souvent affaire à l'homme raisonnable qu'à l'aimable homme : en un mot, je ne lui demande qu'un bon caractère, et cela est plus difficile à trouver qu'on ne pense ; on loue beaucoup le sien, mais qui est-ce qui a vécu avec lui ? les hommes ne se contrefont-ils pas, surtout quand ils ont de l'esprit ? n'en ai-je pas vu moi, qui paraissaient, avec leurs amis, les meilleures gens du monde ? c'est la douceur, la raison, l'enjouement même, il n'y a pas jusqu'à leur physionomie qui ne soit garante de toutes les bonnes qualités qu'on leur trouve. M. Untel a l'air d'un galant homme, d'un homme bien raisonnable, disait-on tous les jours d'Ergaste : aussi l'est-il, répondait-on, je l'ai répondu moi-même ; sa physionomie ne vous ment pas d'un mot ; oui, fiez-vous-y à cette physionomie si douce, si prévenante, qui disparaît un quart d'heure après pour faire place à un visage sombre, brutal, farouche qui devient l'effroi de toute une maison. Ergaste s'est marié, sa femme, ses enfants, son domestique, ne lui connaissent encore que ce visage-là, pendant qu'il promène partout ailleurs cette physionomie si aimable que nous lui voyons, et qui n'est qu'un masque qu'il prend au sortir de chez lui.
LISETTE
Quel fantasque avec ces deux visages !
SILVIA
N'est-on pas content de Léandre quand on le voit ? Eh bien chez lui, c'est un homme qui ne dit mot, qui ne rit ni qui ne gronde ; c'est une âme glacée, solitaire, inaccessible ; sa femme ne la connaît point, n'a point de commerce avec elle, elle n'est mariée qu'avec une figure qui sort d'un cabinet, qui vient à table, et qui fait expirer de langueur, de froid et d'ennui, tout ce qui l'environne ; n'est-ce pas là un mari bien amusant ?
LISETTE
Je gèle au récit que vous m'en faites ; mais Tersandre, par exemple ?
SILVIA
Oui, Tersandre ! il venait l'autre jour de s'emporter contre sa femme, j'arrive, on m'annonce, je vois un homme qui vient à moi les bras ouverts, d'un air serein, dégagé, vous auriez dit qu'il sortait de la conversation la plus badine ; sa bouche et ses yeux riaient encore ; le fourbe ! voilà ce que c'est que les hommes, qui est-ce qui croit que sa femme est à plaindre avec lui ? je la trouvai toute abattue, le teint plombé, avec des yeux qui venaient de pleurer, je la trouvai comme je serai peut-être, voilà mon portrait à venir, je vais du moins risquer d'en être une copie ; elle me fit pitié Lisette, si j'allais te faire pitié aussi : cela est terrible, qu'en dis-tu ? songe à ce que c'est qu'un mari.
LISETTE
Un mari ? c'est un mari ; vous ne deviez pas finir par ce mot-là, il me raccommode avec tout le reste.

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