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Trahi par ses bretelles

Raymonde soupçonne son mari de la tromper car il a cessé de lui faire l'amour. Elle s'entretient de ses soucis avec son amie Lucienne, qui est sceptique. Le comique de la scène réside dans cette confrontation de deux points de vue, Raymonde finissant par brandir, pour preuve de son infortune, une paire de bretelles arrivée dans un colis expédié d'un hôtel, le « Minet galant »…
Extrait
RAYMONDE (tout en retirant son chapeau qu'elle dépose sur le meuble à droite de la porte du fond)
Je t'ai fait attendre.
LUCIENNE (moqueuse)
Crois-tu ?
RAYMONDE
C'est que je viens de faire une course d'un loin !… Je t'expliquerai ça. (Brusquement, se rapprochant (2) de Lucienne (1).) Lucienne, si je t'ai écrit de venir, c'est qu'il se passe une chose grave ! Mon mari me trompe.
LUCIENNE
Hein ! Victor-Emmanuel ?
RAYMONDE
Victor-Emmanuel, parfaitement.
LUCIENNE
Ah ! Tu as une façon de vous coller ça dans l'estomac.
RAYMONDE
Le misérable ! Oh ! mais je le pincerai !
Elle passe au 1.
LUCIENNE
Comment, tu le pinceras ! Mais alors, tu n'as pas la preuve ?
RAYMONDE
Eh ! non ! je ne l'ai pas ! Le lâche ! Oh ! mais je l'aurai.
LUCIENNE
Ah ! Comment ?
RAYMONDE
Je ne sais pas ! tu es là, tu me la trouveras.
Elle s'assied sur le canapé.
LUCIENNE (debout tout près d'elle)
Moi ?
RAYMONDE
Oh ! si, si ! Ne dis pas non, Lucienne. Tu étais ma meilleure amie au couvent. Nous avons beau nous être perdues de vue pendant dix ans, il y a des choses qui ne s'effacent pas. Je t'ai quittée Lucienne Vicard ; je t'ai retrouvée Lucienne Homenidès de Histangua ; ton nom a pu s'allonger, ton cœur est resté le même ; j'ai le droit de te considérer toujours comme ma meilleure amie.
LUCIENNE
Ça, certes !
RAYMONDE
C'est donc à toi que j'ai le droit d'avoir recours quand j'ai un service à demander.
LUCIENNE (sans conviction et tout en s'asseyant en face d'elle)
Tu es bien bonne, je te remercie.
RAYMONDE (sans transition)
Alors, dis-moi ! Qu'est-ce que je dois faire ?
LUCIENNE (ahurie)
Hein ! pour ?…
RAYMONDE
Pour pincer mon mari, donc !
LUCIENNE
Mais est-ce que je sais, moi !… c'est pour ça que tu me fais venir ?
RAYMONDE
Mais oui.
LUCIENNE
Tu en as de bonnes ! D'abord, qui est-ce qui te dit qu'il est pinçable, ton mari ? C'est peut-être le plus fidèle des époux.
RAYMONDE
Lui ?
LUCIENNE
Dame ! puisque tu n'as pas de preuves.
RAYMONDE
Il y a des choses qui ne trompent pas.
LUCIENNE
Justement ! ton mari est peut-être de celles-là !…
RAYMONDE
Allons, Voyons !… Je ne suis pas une enfant à qui on en conte. Qu'est-ce que tu dirais, toi, si brusquement ton mari, après avoir été un mari !… Enfin, un mari, quoi ! cessait brusquement de l'être, là, v'lan ! du jour au lendemain ?…
LUCIENNE (avec délice)
Ah ! je dirais : « ouf ! »
RAYMONDE
Ah ! ouat ! Tu dirais « ouf ! »… ça se raconte avant, ces choses-là ! Moi aussi, cet amour continu, ce printemps partout, je trouvais ça fastidieux, monotone. Je me disais : « Oh ! un nuage ! une contrariété ! un souci ! quelque chose !… » J'en étais arrivée à songer à prendre un amant, rien que pour m'en créer, des soucis.
LUCIENNE
Un amant, toi ?
RAYMONDE
Ah ! dame ! tu sais, il y a des moments ! J'avais déjà jeté mon dévolu !… Tiens, M. Romain Tournel, pour ne pas le nommer, avec qui je t'ai fait dîner avant-hier… Tu ne t'es pas aperçue qu'il me faisait la cour ? Ça m'étonne, toi, une femme ! Eh bien ! ç'a été à deux doigts, ma chère !…
LUCIENNE
Oh !
RAYMONDE
N'est-ce pas, comme il disait : « C'est le plus intime ami de mon mari. Il se trouvait naturellement tout désigné pour…  » (Se levant.) Oh ! mais maintenant, plus souvent… que je prendrai un amant !… maintenant que mon mari me trompe !
LUCIENNE (se levant également et gagnant la droite)
Veux-tu que je te dise ?
RAYMONDE
Quoi ?
LUCIENNE
Toi, au fond, tu es folle de ton mari.
RAYMONDE
Folle, moi ?
LUCIENNE
Alors, qu'est-ce que ça te fait ?
RAYMONDE
Tiens ! ça m'agace ! Je veux encore bien le tromper, mais qu'il me trompe, lui ! Ah ! non ! ça, ça dépasse !
LUCIENNE (tout en retirant son manteau)
Tu as une morale délicieuse.
RAYMONDE
Quoi, je n'ai pas raison ?
LUCIENNE (tout en déposant son manteau sur la table de droite)
Si, si, si ! Seulement, voilà…, tout ce que tu m'exposes ne me prouve rien.
RAYMONDE (remontant au-dessus de la table)
Comment, ne te prouve rien ! Quand un mari a été pendant des années un torrent impétueux et que, brusquement, pfutt !… plus rien !… à sec !…
LUCIENNE (assise à gauche de la table)
Mais oui ! Quoi !… Le Manzanarès est comme ça, et ça ne prouve pas qu'il se détourne de son lit.
RAYMONDE
Oh !
LUCIENNE
Est-ce que tu n'as pas vu souvent dans les casinos des gens étonnant la galerie par leur estomac, taillant à banque ouverte, que l'on retrouve quelque temps après jouant la pièce de cent sous ?
RAYMONDE (rageuse et en voix de tête)
Mais si seulement il la jouait, la pièce de cent sous ! Mais rien ! Il est le monsieur qui tourne autour de la table.
Elle remonte près du meuble sur lequel elle a déposé son chapeau.
LUCIENNE
Eh ! bien, raison de plus !… ça ne prouve pas qu'il se décave ailleurs. Ça prouve simplement qu'il est décavé(1), un point, c'est tout.
RAYMONDE (qui a écouté tout cela, adossée au meuble du fond et les bras croisés)
Oui-da ! (Redescendant jusqu'à la table et fouillant dans son réticule dont elle tire une paire de bretelles qu'elle brandit sous le nez de Lucienne.) Eh bien !… et ça ?
LUCIENNE
Qu'est-ce que c'est que ça ?
RAYMONDE (sur un ton péremptoire)
Des bretelles.
LUCIENNE (sur le même ton)
C'est ce qu'il me semblait.
RAYMONDE
Et sais-tu à qui elles sont, ces bretelles ?
LUCIENNE
A ton mari, je présume !
RAYMONDE (vivement)
Ah ! ah ! tu vois, tu ne le défends plus autant.
LUCIENNE
Mais non, quoi ! Je dis ça… parce que je suppose que si tu as des bretelles sur toi, elles sont plutôt à ton mari qu'à un autre monsieur.
RAYMONDE (qui a remis les bretelles dans le réticule, allant déposer ce dernier sur le meuble du fond et redescendant (1), tout en parlant, au milieu de la scène)
Parfaitement ! Eh bien, peux-tu m'expliquer maintenant comment il se fait que mon mari les ait reçues ce matin par la poste, ces bretelles ?
LUCIENNE
Par la poste ?…
RAYMONDE
Oui, un colis postal que j'ai ouvert, par mégarde, en inspectant son courrier.
LUCIENNE
Et pourquoi l'inspectais-tu, son courrier ?
RAYMONDE (du ton le plus naturel)
Pour savoir ce qu'il y avait dedans.
LUCIENNE (s'inclinant ironiquement)
C'est une raison.
RAYMONDE
Tiens !
LUCIENNE
C'est ça que tu appelles ouvrir un colis… par mégarde !
RAYMONDE
Mais dame ! par mégarde, signifie : qui ne m'était pas adressé.
LUCIENNE
Ah ? Bon !…
RAYMONDE
Eh ! bien, tu reconnaîtras que si on lui renvoyait ses bretelles par la poste, c'est apparemment qu'il les avait oubliées quelque part.
LUCIENNE (se levant et gagnant la gauche)
Ah ! dame, ça !
RAYMONDE
Oui !… Et sais-tu quel il était, ce… « quelque part » ?
LUCIENNE (jouant la frayeur)
Tu me fais peur.
RAYMONDE
L'hôtel du « Minet Galant », ma chère !
LUCIENNE
Qu'est-ce que c'est que ça ?

Voir dans le texte
(1)Lucienne continue de filer la métaphore du jeu. Se décaver signifie « perdre sa mise ».