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Imprimé le 8 mars 1678, mis en vente le 17 sans nom d'auteur, le roman intitulé La Princesse de Clèves est très attendu. Des copies ont circulé, des lectures réalisées dans les salons ont été très applaudies. « M. de La Rochefoucauld et Mme de Lafayette ont fait un roman des galanteries de la cour de Henri second, qu'on dit être admirablement bien écrit », confiait Mme de Scudéry dans une lettre quelques mois auparavant, confidence faite à Bussy, affirmation qu'elle ne pourrait se permettre en public. Ni l'un ni l'autre des intéressés ne voudrait s'avouer auteur d'un roman. La Rochefoucauld ne publie-t-il pas ses Maximes, qui sont pourtant d'un genre plus « noble », dont une cinquième édition sort la même année, de manière anonyme ? Depuis l'éloignement de Gilles Ménage puis, en 1676, le départ en province de Segrais qu'elle a hébergé pendant cinq ans, Mme de Lafayette est liée au duc par une tendre amitié, que certains supposent n'être pas uniquement littéraires. Ils se voient quotidiennement, se consolent réciproquement des souffrances que leur fait endurer une santé également précaire. Il semble donc peu plausible que La Rochefoucauld n'ait eu aucune part, ne fût-ce que par des avis, dans la rédaction du roman qui a inscrit Mme de Lafayette dans la postérité littéraire, encore que son nom ne soit apparu pour la première fois sur la couverture que dans une réédition de 1780.
La Princesse de Clèves partage ces caractéristiques essentielles. Roman sur l'amour, la passion, le mariage qui rend l'amour impossible et la passion tragique. Roman historique, dont les protagonistes sont les personnages réels de l'époque d'Henri II (à l'exception de Mlle de Chartres et de sa mère) et la chronologie rythmée par les événements majeurs, des pourparlers de Cercamp en 1558 à la mort accidentelle du roi en 1559. Roman précieux encore, n'écartant ni les invraisemblances dans l'intrigue ni ses attirails, portrait dérobé ou lettre perdue. La Princesse de Clèves est tout cela, mais n'aurait pas eu le retentissement qui dure encore aujourd'hui si l'œuvre n'était que cela. C'est en effet et surtout le premier roman d'analyse : évocation concise d'une crise de conscience aiguë, extrême raffinement de l'analyse psychologique, universalité des éléments d'un débat intérieur en ont fait le modèle du genre. C'est précisément sur cet aspect que se développe une campagne de presse organisée par le Mercure galant dans les mois qui suivent la parution du roman – qu'il a couvert d'éloges. Les lecteurs sont invités à donner leur opinion sur l'épisode principal du roman, l'aveu que fait la Princesse à son mari d'un penchant coupable pour M. de Nemours. Les réponses affluent et occupent une bonne place dans la version trimestrielle du Mercure. En septembre, un volume anonyme de Lettres à Mme la marquise de *** sur le sujet de la Princesse de Clèves propose une critique sévère abordant en trois lettres argumentées la narration, les sentiments des personnages et le style. Le débat mondain devient controverse littéraire quand paraît la « réponse » sous la forme des Conversations sur la Critique de la princesse de Clèves de l'abbé de Charnes. Défense en règle de la Princesse, dont certaines subtilités laissent penser que Mme de Lafayette elle-même n'y serait pas étrangère, l'ouvrage propose une réflexion sur le vrai et le vraisemblable pour revendiquer le droit à l'existence d'une nouvelle espèce littéraire composée d'œuvres qui seront des « copies simples et fidèles de la véritable histoire, souvent si ressemblantes qu'on les prend pour l'histoire même ». La polémique entretient le succès du roman, réimprimé à plusieurs reprises au xviie siècle, toujours apprécié au siècle suivant avec la bénédiction de Voltaire. Les multiples études universitaires qui lui ont été dédiées par la suite et la consécration des programmes scolaires de littérature lui ont enfin conféré le statut de roman classique exemplaire.