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« Un fils, mon opprobre et mon désespoir »

Dans La Mère coupable, Beaumarchais présente une nouvelle époque de la saga familiale des Almaviva. Un intrigant qui tente d'épouser Florestine, fille naturelle du comte, a révélé à celui-ci que son fils Léon est en réalité le fruit d'un adultère de la comtesse avec Chérubin. La comtesse s'étonne de l'éloignement de son fils ordonné par le comte. Il la met alors en accusation, lui montrant la lettre de Chérubin qui prouve sa faute.
Cette scène où la « Mère coupable », accablée par les reproches de son mari, s'abandonne à Dieu est d'un grand pathétique, renforcé par un dispositif dramatique, puisque le fils y assiste caché.
Extrait
LA COMTESSE (un peu plus fort)
Mais depuis deux années qu'un accident affreux… les lui a tous transmis, n'est-il pas étonnant que vous n'ayez rien entrepris pour le relever de ses vœux ? Il est de notoriété que vous n'avez quitté l'Espagne que pour dénaturer vos biens, par la vente ou par des échanges. Si c'est pour l'en priver, monsieur, la haine ne va pas plus loin ! Puis, vous le chassez de chez vous, et semblez lui fermer la maison p…. par vous habitée. Permettez-moi de vous le dire, un traitement aussi étrange est sans excuse aux yeux de la raison. Qu'a-t-il fait pour le mériter ?
LE COMTE (s'arrête ; d'un ton terrible)
Ce qu'il a fait ?
LA COMTESSE (effrayée)
Je voudrais bien, monsieur, ne pas vous offenser !
LE COMTE (plus fort)
Ce qu'il a fait, madame ? Et c'est vous qui le demandez !
LA COMTESSE (en désordre)
Monsieur, monsieur ! vous m'effrayez beaucoup !
LE COMTE (avec fureur)
Puisque vous avez provoqué l'explosion du ressentiment qu'un respect humain enchaînait, vous entendrez son arrêt et le vôtre.
LA COMTESSE (plus troublée)
Ah ! monsieur ! ah ! monsieur !
LE COMTE
Vous demandez ce qu'il a fait ?
LA COMTESSE (levant les bras)
Non, monsieur, ne me dites rien !
LE COMTE (hors de lui)
Rappelez-vous, femme perfide, ce que vous avez fait vous-même ! et comment, recevant un adultère dans vos bras, vous avez mis dans ma maison cet enfant étranger, que vous osez nommer mon fils !
LA COMTESSE (au désespoir, veut se lever)
Laissez-moi m'enfuir, je vous prie.
LE COMTE (la clouant sur son fauteuil)
Non, vous ne fuirez pas ; vous n'échapperez point à la conviction qui vous presse. (Lui montrant sa lettre.) Connaissez-vous cette écriture ? Elle est tracée de votre main coupable ! et ces caractères sanglants qui lui servent de réponse…
LA COMTESSE (anéantie)
Je vais mourir ! je vais mourir !
LE COMTE (avec force)
Non, non ! vous entendrez les traits que j'en ai soulignés ! (Il lit avec égarement.) « Malheureux insensé ! notre sort est rempli ; votre crime, le mien, reçoit sa punition. Aujourd'hui, jour de saint Léon, patron de ce lieu et le vôtre, je viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et mon désespoir… » (Il parle.) Et cet enfant est né le jour de saint Léon, plus de dix mois après mon départ pour la Vera-Cruz ! (Pendant qu'il lit très fort, on entend la comtesse, égarée, dire des mots coupés qui partent du délire.)
LA COMTESSE (priant, les mains jointes)
Grand Dieu ! tu ne permets donc pas que le crime le plus caché demeure toujours impuni !
LE COMTE
… Et de la main du corrupteur : (Il lit.) « L'ami qui vous rendra ceci quand je ne serai plus est sûr. »
LA COMTESSE (priant)
Frappe, mon Dieu, car je l'ai mérité !
LE COMTE (lit)
« Si la mort d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié, parmi les noms qu'on va donner à ce fils, héritier d'un autre… »
LA COMTESSE (priant)
Accepte l'horreur que j'éprouve, en expiation de ma faute !
LE COMTE (lit)
« Puis-je espérer que le nom de Léon… » (Il parle.) Et ce fils s'appelle Léon !
LA COMTESSE (égarée, les yeux fermés)
Mon Dieu ! mon crime fut bien grand, s'il égala ma punition ! Que ta volonté s'accomplisse !
LE COMTE (plus fort)
Et, couverte de cet opprobre, vous osez me demander compte de mon éloignement pour lui !
LA COMTESSE (priant toujours)
Qui suis-je pour m'y opposer, lorsque ton bras s'appesantit ?
LE COMTE
Et, lorsque vous plaidez pour l'enfant de ce malheureux, vous avez au bras mon portrait !
LA COMTESSE (en le détachant, le regarde)
Monsieur, monsieur, je le rendrai ; je sais que je n'en suis pas digne. (Dans le plus grand égarement.) Ciel ! que m'arrive-t-il ? Ah ! je perds la raison ! Ma conscience troublée fait naître des fantômes ! – Réprobation anticipée ! — Je vois ce qui n'existe pas… Ce n'est plus vous, c'est lui qui me fait signe de le suivre, d'aller le rejoindre au tombeau !
LE COMTE (effrayé)
Comment ? Eh bien ! non, ce n'est pas…
LA COMTESSE (en délire)
Ombre terrible ! éloigne-toi !…
LE COMTE (crie avec douleur)
Ce n'est pas ce que vous croyez !
LA COMTESSE (jette le bracelet par terre)
Attends… Oui, je t'obéirai…
LE COMTE (plus troublé)
Madame, écoutez-moi…
LA COMTESSE
J'irai… Je t'obéis… Je meurs. (Elle reste évanouie.)
LE COMTE (effrayé, ramasse le bracelet)
J'ai passé la mesure. Elle se trouve mal… Ah ! Dieu, courons lui chercher du secours. (Il s'enfuit. – Les convulsions de la douleur font glisser la comtesse à terre.)

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