iBibliothèque - accueil
L'AUTRE TARTUFFE, OU LA MÈRE COUPABLE, fut écrit par Beaumarchais au cours des années 1789 et 1790, reçu au Théâtre Français en 1791, et finalement créé, non point sur la scène de ce théâtre (les relations entre les comédiens privilégiés et Beaumarchais s'étant soudain tendues à cause de la question des droits d'auteur), mais sur celle d'un nouveau théâtre, le Théâtre du Marais, le 26 juin 1792.
Cette pièce, qui fait suite au Mariage de Figaro, comme le Mariage lui-même faisait suite au Barbier de Séville, ne devait pas être la fin ; des aventures scéniques de Figaro, Beaumarchais méditant, dans les toutes dernières années de sa vie, une quatrième pièce à ajouter à la trilogie, et qui se fût intitulée La Vengeance de Bégearss, ou le Mariage de Léon.
Faut-il regretter, après avoir lu La Mère coupable, qu'une mort prématurée ne lui ait pas permis d'écrire cette quatrième pièce ? Il ne le semble pas.
Non que tout soit mauvais ou indifférent dans La Mère coupable  : notre auteur se flattait d'y avoir joint le pathétique à l'imbroglio, et d'avoir ainsi réalisé ce qu'il nommait le drame d'intrigue. Le double titre de la pièce indique assez d'ailleurs que Beaumarchais avait voulu y fondre un sujet de comédie : L'Autre Tartuffe, et un sujet de drame « diderotesque » : La Mère coupable. Mais la « fusion » est mal faite, et l'idée nous semble aujourd'hui bizarre d'offrir au public, selon la définition même de Gudin, non plus « une pièce gaie, une folle journée, mais le tableau : d'une famille égarée par un fourbe hypocrite et recouvrant la paix intérieure par la bonté et la justice de son chef. »
Les ruses scélérates de l'affreux Bégearss (sous le nom duquel le public d'alors n'avait point de peine à reconnaître l'avocat Bergasse, adversaire en justice de Beaumarchais) et les stratagèmes de l'honnête Figaro-Beaumarchais pour contrecarrer ce vil coquin, voilà l'intrigue. Bégearss, nouveau Tartuffe, « tartuffe de mœurs », s'est introduit dans la famille Almaviva, en a surpris les secrets et prétend les exploiter pour dépouiller ses amis et ses hôtes ; il y réussirait sans peine, si un intendant plein de vertu et d'habileté à flairer de loin la trahison, l'honnête Figaro, ne démasquait l'infâme. Le duel pouvait avoir de l'intérêt ; mais les deux adversaires n'ont plus la vie ni l'entrain dont Beaumarchais avait animé les personnages de ses deux comédies antérieures. Figaro est un vieux serviteur fourbu, aussi probe qu'ennuyeux : lui qui ramassait jadis des dots sous les arbres, il refuse le « vil salaire » ; lui qui prodiguait les mots et les saillies n'est plus guère abondant qu'en tirades bénisseuses ; lui qui à Aguas-Frescas menait l'intrigue de main de maître montre ici beaucoup moins de sûreté. Bégearss, de son côté, n'est qu'un traître épais et sans nuances, prototype de tous les traîtres de mélodrame, un fantoche n'ayant rien d'humain. Les autres personnages sont à l'avenant : la jolie fille, « toujours riante, verdissante » qu'était Suzanne est devenue « une excellente femme attachée à sa maîtresse et revenue des illusions du jeune âge. » Le comte Almaviva s'est transformé, d'une façon bien inattendue, en « un grand seigneur d'une fierté noble et sans orgueil, » ; la comtesse, sur le retour, nous est montrée sous les traits d'une quadragénaire moralisante et qui pleure sur ses fautes passées. Les seuls êtres un peu intéressants, le chevalier Léon et l'aimable et piquante Florentine ont beau s'aimer d'un amour qui n'a que l'apparence de l'inceste, puisqu'ils sont non pas frère et sœur, mais enfants adultérins de chacun des époux, il flotte sur leur tendresse une sorte d'équivoque qui ne laisse point d'être gênante.
L'intrigue est encore inférieure peut-être aux caractères. Les circonstances qui préparent l'imbroille sont d'un romanesque irréel ; les scènes sont amenées par des incidents puérils ; et l'écrin à double fond qui renferme les secrets de la comtesse, ou plutôt de Mme  Almaviva (car la comtesse, en 1792, n'était qu'une ci-devant) est, il faut bien l'avouer, un affligeant accessoire de théâtre.
On a peine enfin dans le style à reconnaître l'étourdissant écrivain de théâtre du Mariage  : ce style est trop souvent ampoulé, emphatique, abondant en clichés et morne ; et André Hallays n'a point tort de trouver que « Beaumarchais n'a rien écrit qui soit à la fois plus plat et plus confus que la Mère coupable. » Une seule scène peut-être étonne, au milieu : de tant de fatras, par la sincérité et la simplicité de son accent : celle du quatrième acte où l'épouse coupable balbutie, « les mains jointes, des phrases de prière, sans rien répondre aux menaces de son mari. » Elle est d'une beauté poignante, et qui émeut apparemment d'autant plus qu'elle est moins attendue.
A la première, l'affluence fut considérable, mais souvent houleuse : les trois premiers actes furent écoutés au milieu du bruit et des huées ; le quatrième, qui contient la scène dont nous venons de parler, –  la seule du théâtre sérieux de Beaumarchais, au dire d'André Hallays, « qui pourrait encore émouvoir une foule et lui arracher des larmes »  –, retourna complètement le public et aida, la pièce à se soutenir jusqu'au bout. Il sied de dire que les menées de Cobourg et l'invasion menaçante disposaient assez mal le public à accueillir favorablement la pathétique tentative de notre auteur. Il convient enfin d'ajouter que la pièce fut jouée par de médiocres acteurs.
Cependant et malgré l'avis de La Harpe, qui fut féroce, le « drame » se releva dès la seconde représentation et fut donnée quinze fois du 26 juin au 5 août.
Cinq ans plus tard, en 1797, la troupe du Théâtre Français, qui s'était installée rue Feydeau, reprit la pièce. Confiée aux meilleurs acteurs de là Comédie, à Molé, à Fleury, à Dazincourt, à Mlles  Contat et Mars et à Mme  Vanhove, elle suscita l'enthousiasme. On réclama l'auteur, qui dut se montrer sur la scène entre Mlle  Contat, Molé et Fleury.
Nouvelle reprise et même succès, avec les mêmes acteurs, en 1799. Beaumarchais put croire, avant de mourir, que la troisième pièce de la trilogie n'était pas inférieure aux deux premières. Dans la préface intitulée : Quelques mots sur la Mère coupable, qui précède l'édition de 1797, celles de 1793 étant désavouées, Beaumarchais se loue théâtralement lui-même et expose ainsi son dessein : « J'ai pensé, avec les comédiens, que nous pouvions dire au public : —  Après avoir bien ri, le premier jour, au Barbier de Séville, de la turbulente jeunesse du comte Almaviva, laquelle est à peu près celle de tous les hommes ; après avoir, le second jour, gaîment considéré, dans la Folle Journée, les fautes de son âge viril, et qui sont souvent les nôtres : venez vous convaincre avec nous, par le tableau de sa vieillesse, en voyant La Mère coupable, que tout homme qui n'est pas né un épouvantable méchant finit toujours par être bon, quand l'âge des passions s'éloigne, et surtout, quand, il a goûté le bonheur si doux d'être père ! C'est le but moral de la pièce. »
Morale, certes, mais bien faible dans l'ensemble, La Mère coupable se maintint jusqu'en 1850 au répertoire de la Comédie-Française, ayant obtenu 53 représentations jusqu'en 1843, et 21 à la reprise de 1849, et attendri des juges de qualité comme Rœderer et Grétry, lequel avait même conçu le projet de mettre sur ce sombre drame de la musique. Jean-Jacques Weiss en fait encore cas, qui écrit en 1884 : « La trilogie de Beaumarchais comprend, avec un drame qui n'est point à mépriser, deux comédies maîtresses. »
Elle n'a pas été jouée depuis un siècle.