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Scène d'exposition avec phonographe

Dans cette première scène, Feydeau expose le sujet de la pièce au moyen d'une géniale trouvaille de mise en scène. Chanal, dans le magnifique salon de sa demeure bourgeoise, enregistre sur un phonographe à cylindre, un message destiné à sa sœur qui va se marier au loin, un discours grandiloquent sur la condition de femme mariée. Il est dérangé par l'irruption de son épouse, Francine, dont les interventions intempestives et moqueuses sont bien sûr enregistrées, puis commentées quand ils écoutent le résultat. Découverte des caractères, plus approfondis que dans les vaudevilles traditionnels, comique de situation instauré d'emblée, cette scène est une grande réussite dans l'art de l'exposition.
Extrait
Scène I – Chanal, puis Francine
Au lever de rideau, Chanal debout à l'angle du piano (côté clavier) et du canapé, achève d'apprêter le phonographe ; il y a introduit un cylindre, appliqué à la place voulue le diaphragme enregistreur, après quoi il remonte l'appareil, prend un papier sur la table, tousse comme quelqu'un qui s'apprête à parler, puis, après avoir mis la machine en mouvement, déclamant dans l'orifice du pavillon avec de l'émotion dans la voix.
CHANAL
Ma chère sœur !… (Il tousse.) Hum !… Ainsi, c'est un fait accompli ! De ce jour, te voilà mariée ! Ce matin t'a faite femme devant la loi ; ce soir te fera femme devant la nature. (Parlé.) Pas mal, ça ! (Reprenant.) Combien cette pensée me trouble, moi, qui sais de quoi il retourne !
FRANCINE (costume tailleur, son chapeau sur la tête, un boa de fourrure au cou, entrant en coup de vent)
Me voilà, moi !
Soubresaut de Chanal, qui se retourne vivement en fronçant les sourcils, lui fait de la main un geste impératif pour lut imposer silence, puis reprenant son aspect placide, se remet à discourir dans le pavillon du phonographe. Francine devant ce jeu de scène, reste coi.
CHANAL (poursuivant son discours)
…Et je ne suis pas près de toi, lors d'une pareille épreuve ! Hélas ! un océan nous sépare ; je veux du moins que ma voix traverse les mers, pour t'en donner les conseils… de mère…
FRANCINE (qui pendant ce qui précède, tout en considérant son mari avec un étonnement amusé, est redescendue peu à peu de façon à se trouver au-dessus de l'épaule gauche de Chanal, pouffant de rire)
Ah ! Ah !

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