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Que le Prince fasse donc l'amour ailleurs !

Le Prince est épris de Silvia, une jeune paysanne et la séquestre dans son château. Il projette d l'épouser mais Silvia est amoureuse d'un jeune homme de son village, Arlequin. Pour tenter de l'en détacher Silvia, le Prince convoque Arlequin et charge Trivelin l'un de ses officiers, de le convaincre d'abandonner sa promise. Cette scène est l'affrontement de deux logiques et de deux caractères, Trivelin usant d'abord d'arguments moraux puis faisant miroiter des avantages matériels, auxquels Arlequin oppose une résistance pleine de bon sens.
Extrait
TRIVELIN
Vous savez que le Prince doit se choisir une femme dans ses États.
ARLEQUIN (brusquement)
Je ne sais point cela, cela m'est inutile.
TRIVELIN
Je vous l'apprends.
ARLEQUIN (brusquement)
Je ne me soucie pas de nouvelles.
TRIVELIN
Silvia plaît donc au Prince, et il voudrait lui plaire avant que de l'épouser ; l'amour qu'elle a pour vous fait obstacle à celui qu'il tâche de lui donner pour lui.
ARLEQUIN
Qu'il fasse donc l'amour ailleurs ; car il n'aurait que la femme, moi j'aurais le cœur, il nous manquerait quelque chose à l'un et à l'autre, et nous serions tous trois mal à notre aise.
TRIVELIN
Vous avez raison : mais ne voyez-vous pas que si vous épousez Silvia, le Prince referait malheureux ?
ARLEQUIN (après avoir rêvé)
À la vérité il sera d'abord un peu triste : mais il aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console ; au lieu que s'il l'épouse, il fera pleurer ce pauvre enfant, je pleurerai aussi moi, il n'y aura que lui qui rira, et il n'y a pas de plaisir à rire tout seul.
TRIVELIN
Seigneur Arlequin, croyez-moi, faites quelque chose pour votre maître ; il ne peut se résoudre à quitter Silvia, je vous dirai même qu'on lui a prédit l'aventure qui la lui a fait connaître, et qu'elle doit être sa femme ; il faut que cela arrive, cela est écrit là-haut.
ARLEQUIN
Là-haut on n'écrit pas de telles impertinences : pour marque de cela, si on avait prédit que je dois vous assommer, vous tuer par-derrière, trouveriez-vous bon que j'accomplisse la prédiction ?
TRIVELIN
Non vraiment, il ne faut jamais faire de mal à personne.
ARLEQUIN
Eh bien, c'est ma mort qu'on a prédite ; ainsi c'est prédire rien qui vaille, et dans tout cela il n'y a que l'astrologue à pendre.
TRIVELIN
Eh morbleu on ne prétend pas vous faire du mal ; nous avons ici d'aimables filles, épousez-en une, vous y trouverez votre avantage.
ARLEQUIN
Oui-da, que je me marie à une autre, afin de mettre Silvia en colère et qu'elle porte son amitié ailleurs. Oh oh, mon mignon, combien vous a-t-on donné pour m'attraper ? Allez, mon fils, vous n'êtes qu'un butor, gardez vos filles, nous ne nous accommoderons pas, vous êtes trop cher.
TRIVELIN
Savez-vous bien que le mariage que je vous propose vous acquerra l'amitié du Prince ?
ARLEQUIN
Bon, mon ami ne serait pas seulement mon camarade.
TRIVELIN
Mais les richesses que vous promet cette amitié ?
ARLEQUIN
On n'a que faire de toutes ces babioles-là ; quand on se porte bien, qu'on a bon appétit et de quoi vivre.
TRIVELIN
Vous ignorez le prix de ce que vous refusez.
ARLEQUIN (d'un air négligent)
C'est à cause de cela que je n'y perds rien.
TRIVELIN
Maison à la ville, maison à la campagne.
ARLEQUIN
Ah que cela est beau ! il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse ; qui est-ce qui habitera ma maison de ville, quand je serai à ma maison de campagne ?
TRIVELIN
Parbleu, vos valets.
ARLEQUIN
Mes valets ! qu'ai-je besoin de faire fortune pour ces canailles-là ? je ne pourrai donc pas les habiter toutes à la fois ?
TRIVELIN (riant)
Non, que je pense, vous ne serez pas en deux endroits en même temps.
ARLEQUIN
Eh bien, innocent que vous êtes, si je n'ai pas ce secret-là, il est inutile d'avoir deux maisons.
TRIVELIN
Quand il vous plaira vous irez de l'une à l'autre.
ARLEQUIN
À ce compte je donnerai donc ma maîtresse pour avoir le plaisir de déménager souvent ?
TRIVELIN
Mais rien ne vous touche, vous êtes bien étrange ; cependant tout le monde est charmé d'avoir de grands appartements, nombre de domestiques.
ARLEQUIN
Il ne me faut qu'une chambre, je n'aime point à nourrir des fainéants, et je ne trouverai point de valet plus fidèle, plus affectionné à mon service que moi.
TRIVELIN
Je conviens que vous ne serez point en danger de mettre ce domestique-là dehors : mais ne seriez-vous pas sensible au plaisir d'avoir un bon équipage, un bon carrosse, sans parler de l'agrément d'être meublé superbement ?
ARLEQUIN
Vous êtes un grand nigaud, mon ami, de faire entrer Silvia en comparaison avec des meubles, un carrosse et des chevaux qui le traînent, dites-moi, fait-on autre chose dans sa maison que s'asseoir, prendre ses repas et se coucher ? Eh bien, avec un bon lit, une bonne table, une douzaine de chaises de paille, ne suis-je pas bien meublé ? n'ai-je pas toutes mes commodités ? Oh mais je n'ai pas de carrosse ? Eh bien (en montrant ses jambes) je ne verserai point. Ne voilà-t-il pas un équipage que ma mère m'a donné ? n'est-ce pas de bonnes jambes ? Eh morbleu il n'y a pas de raison à vous d'avoir une autre voiture que la mienne. Alerte, alerte, paresseux, laissez vos chevaux à tant d'honnêtes laboureurs qui n'en ont point, cela nous fera du pain ; vous marcherez, et vous n'aurez pas les gouttes.
TRIVELIN
Têtubleu ! vous êtes vif: si l'on vous en croyait, on ne pourrait fournir les hommes de souliers.
ARLEQUIN (brusquement)
Ils porteraient des sabots. Mais je commence à m'ennuyer de tous vos comptes, vous m'avez promis de me montrer Silvia, et un honnête homme n'a que sa parole.

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