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Passion coupable

L'action de La Comtesse de Tende se déroule en 1560, pendant la régence de Catherine de Médicis. Clarisse Strozzi a épousé, très jeune, le comte de Tende qui bientôt la délaisse pour une autre. La comtesse de Tende devient l'amie de la Princesse de Neufchâtel. Celle-ci a un prétendant, le Chevalier de Navarre, qui se lasse des atermoiements de la Princesse. Une violente passion naît alors entre la Comtesse de Tende et lui. Cependant le mariage entre Navarre et Neufchâtel est décidé. Dans l'extrait qui suit, la Comtesse de Tende vient d'en apprendre la nouvelle. Elle reçoit la visite inattendue du futur marié et le conjure de s'éloigner d'elle, pressentant « d'horribles malheurs ».
Extrait
La jalousie se saisit alors de la comtesse. Elle craignit que son amant n'aimât véritablement la princesse ; elle vit toutes les raisons qu'il avait de l'aimer ; leur mariage, qu'elle avait souhaité, lui fit horreur ; elle ne voulait pourtant pas qu'il le rompît, et elle se trouvait dans une cruelle incertitude. Elle laissa voir au chevalier tous ses remords sur la princesse de Neufchâtel, elle résolut seulement de lui cacher sa jalousie et crut en effet la lui avoir cachée.
La passion de la princesse surmonta enfin toutes ses irrésolutions ; elle se détermina à son mariage et se résolut de le faire secrètement et de ne le déclarer que quand il serait fait.
La comtesse de Tende était prête à expirer de douleur. Le même jour qui fut pris pour le mariage, il y avait une cérémonie publique ; son mari y assista. Elle y envoya toutes ses femmes ; elle fit dire qu'on ne la voyait pas et s'enferma dans son cabinet, couchée sur un lit de repos et abandonnée à tout ce que les remords, l'amour et la jalousie peuvent faire sentir de plus cruel.
Comme elle était dans cet état, elle entendit ouvrir une porte dérobée de son cabinet et vit paraître le chevalier de Navarre, paré et d'une grâce au-dessus de ce qu'elle ne l'avait jamais vu : Chevalier, où allez-vous ? s'écria-t-elle, que cherchez-vous ? Avez-vous perdu la raison ? Qu'est devenu votre mariage, et songez-vous à ma réputation ? Soyez en repos de votre réputation, madame, lui répondit-il, personne ne le peut savoir, il n'est pas question de mon mariage, il ne s'agit plus de ma fortune, il ne s'agit que de votre cœur, madame, et d'être aimé de vous, je renonce à tout le reste. Vous m'avez laissé voir que vous ne me haïssiez pas, mais vous m'avez voulu cacher que je suis assez heureux pour que mon mariage vous fasse de la peine. Je viens vous dire, madame, que j'y renonce, que ce mariage me serait un supplice et que je ne veux vivre que pour vous. L'on m'attend à l'heure que je vous parle, tout est prêt, mais je vais tout rompre, si, en le rompant, je fais une chose qui vous soit agréable et qui vous prouve ma passion.
La comtesse se laissa tomber sur un lit de repos, dont elle s'était relevée à demi et, regardant le chevalier avec des yeux pleins d'amour et de larmes : Vous voulez donc que je meure ? lui dit-elle. Croyez-vous qu'un cœur puisse contenir tout ce que vous me faites sentir ? Quitter à cause de moi la fortune qui vous attend ! je n'en puis seulement supporter la pensée. Allez à Mme la princesse de Neufchâtel, allez à la grandeur qui vous est destinée, vous aurez mon cœur en même temps. Je ferai de mes remords, de mes incertitudes et de ma jalousie, puisqu'il faut vous l'avouer, tout ce que ma faible raison me conseillera, mais je ne vous verrai jamais si vous n'allez tout à l'heure achever votre mariage. Allez, ne demeurez pas un moment, mais, pour l'amour de moi et pour l'amour de vous-même, renoncez à une passion aussi déraisonnable que celle que vous me témoignez et qui nous conduira peut-être à d'horribles malheurs.
Le chevalier fut d'abord transporté de joie de se voir si véritablement aimé de la comtesse de Tende, mais l'horreur de se donner à une autre lui revint devant les yeux. Il pleura, il s'affligea, il lui promit tout ce qu'elle voulut, à condition qu'il la reverrait encore dans ce même lieu.
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