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Nouvelle historique

Un jour, comme elle lui parlait de la grande fortune d'épouser la princesse de Neufchâtel, il lui dit en la regardant d'un air où sa passion était entièrement déclarée : Et croyez-vous, madame, qu'il n'y ait point de fortune que je préférasse à celle d'épouser cette princesse ? La comtesse de Tende fut frappée des regards et des paroles du chevalier, elle le regarda des mêmes yeux dont il la regardait, et il y eut un trouble et un silence entre eux, plus parlant que les paroles. Depuis ce temps, la comtesse fut dans une agitation qui lui ôta le repos, elle sentit le remords doter à son amie le cœur d'un homme qu'elle allait épouser uniquement pour en être aimée, qu'elle épousait avec l'improbation(7) de tout le monde, et aux dépens de son élévation.
Cette trahison lui fît horreur. La honte et les malheurs d'une galanterie se présentèrent à son esprit, elle vit l'abîme où elle se précipitait et elle résolut de l'éviter.
Elle tint mal ses résolutions. La princesse était presque déterminée à épouser le chevalier de Navarre ; néanmoins elle n'était pas contente de la passion qu'il avait pour elle, et, au travers de celle qu'elle avait pour lui et du soin qu'il prenait de la tromper, elle démêlait la tiédeur de ses sentiments. Elle s'en plaignit à la comtesse de Tende ; cette comtesse la rassura, mais les plaintes de Mme de Neufchâtel achevèrent de troubler la comtesse ; elles lui firent voir l'étendue de sa trahison, qui coûterait peut-être la fortune de son amant. La comtesse l'avertit des défiances de la princesse. Il lui témoigna de l'indifférence pour tout, hors d'être aimé d'elle ; néanmoins il se contraignit par ses ordres et rassura si bien la princesse de Neufchâtel, qu'elle fît voir à la comtesse de Tende qu'elle était entièrement satisfaite du chevalier de Navarre.
La jalousie se saisit alors de la comtesse. Elle craignit que son amant n'aimât véritablement la princesse ; elle vit toutes les raisons qu'il avait de l'aimer ; leur mariage, qu'elle avait souhaité, lui fit horreur ; elle ne voulait pourtant pas qu'il le rompît, et elle se trouvait dans une cruelle incertitude. Elle laissa voir au chevalier tous ses remords sur la princesse de Neufchâtel, elle résolut seulement de lui cacher sa jalousie et crut en effet la lui avoir cachée.
La passion de la princesse surmonta enfin toutes ses irrésolutions ; elle se détermina à son mariage et se résolut de le faire secrètement et de ne le déclarer que quand il serait fait.
La comtesse de Tende était prête à expirer de douleur. Le même jour qui fut pris pour le mariage, il y avait une cérémonie publique ; son mari y assista. Elle y envoya toutes ses femmes ; elle fit dire qu'on ne la voyait pas et s'enferma dans son cabinet, couchée sur un lit de repos et abandonnée à tout ce que les remords, l'amour et la jalousie peuvent faire sentir de plus cruel.
(7)Improbation : mot rare pour désapprobation.