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Nouvelle historique

Mademoiselle de Strozzi(1), fille du maréchal et proche parente de Catherine de Médicis, épousa, la première année de la régence(2) de cette reine, le comte de Tende(3), de la maison de Savoie, riche, bien fait, le seigneur de la cour qui vivait avec le plus d'éclat, et plus propre à se faire estimer qu'à plaire. Sa femme néanmoins l'aima d'abord avec passion. Elle était fort jeune, il ne la regarda que comme une enfant, et il fut bientôt amoureux d'une autre. La comtesse de Tende, vive, et d'une race italienne, devint jalouse, elle ne se donnait point de repos, elle n'en laissait point à son mari, il évita sa présence et ne vécut plus avec elle comme l'on vit avec sa femme.
La beauté de la comtesse augmenta, elle fit paraître beaucoup d'esprit, le monde la regarda avec admiration, elle fut occupée d'elle-même et guérit insensiblement de sa jalousie et de sa passion.
Elle devint l'amie intime de la princesse de Neufchâtel(4), jeune, belle et veuve du prince de ce nom, qui lui avait laissé en mourant cette souveraineté qui la rendait le parti de la cour le plus élevé et le plus brillant.
Le chevalier de Navarre(5), descendu des anciens souverains de ce royaume, était aussi alors jeune, beau, plein d'esprit et d'élévation, mais la fortune ne lui avait donné d'autre bien que la naissance. Il jeta les yeux sur la princesse de Neufchâtel, dont il connaissait l'esprit, comme sur une personne capable d'un attachement violent et propre à faire la fortune d'un homme comme lui. Dans cette vue, il s'attacha à elle sans en être amoureux et attira son inclination ; il en fut souffert(6), mais il se trouva encore bien éloigné du succès qu'il désirait. Son dessein était ignoré de tout le monde ; un seul de ses amis en avait la confidence, et cet ami était aussi intime ami du comte de Tende. Il fit consentir le chevalier de Navarre à confier son secret au comte, dans la vue qu'il l'obligerait à le servir auprès de la princesse de Neufchâtel. Le comte de Tende aimait déjà le chevalier de Navarre, il en parla à sa femme, pour qui il commençait à avoir plus de considération, et l'obligea, en effet, de faire ce qu'on désirait.
La princesse de Neufchâtel lui avait déjà fait confidence de son inclination pour le chevalier de Navarre, cette comtesse la fortifia. Le chevalier la vint voir, il prit des liaisons et des mesures avec elle, mais, en la voyant, il prit aussi pour elle une passion violente. Il ne s'y abandonna pas d'abord, il vit les obstacles que ces sentiments partagés entre l'amour et l'ambition apporteraient à son dessein, il résista, mais, pour résister, il ne fallait pas voir souvent la comtesse de Tende et il la voyait tous les jours en cherchant la princesse de Neufchâtel ; ainsi il devint éperdument amoureux de la comtesse. Il ne put lui cacher entièrement sa passion, elle s'en aperçut, son amour-propre en fut flatté, et elle se sentit un amour violent pour lui.
(1)Clarisse-Strozzi était fille de Pierre Strozzi, maréchal de France, et de Léodamia de Médicis. On ne connaît que la date de son décès, en 1564.
(2)En 1560, le roi Charles IX est alors âgé de 10 ans.
(3)Comte de Tende : Honorat de Savoie (1538-1572), fils de Claude de Savoie, gouverneur et sénéchal de Provence.
(4)Jacqueline de Rohan, troisième fille de Charles de Rohan, mariée en 1536, à François de Longueville, veuve en 1548. Héroïne d'une nouvelle de l'Heptameron.
(5)Si le personnage est imaginaire, il existe cependant des bâtards portant le nom des descendants des anciens rois de Navarre.
(6)Souffert : accepté dans sa compagnie.