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La maîtresse jugée par l'esclave

Dans l'île des esclaves, commandée par Trivelin, maîtres et serviteurs (« esclaves ») voient leurs conditions échangées. Les maîtres deviennent esclaves, et inversement. Euphrosine et son « esclave » Cléanthis se retrouvent sur cette île à la suite d'un naufrage. Euphrosine doit se plier au rituel que lui impose Trivelin : s'entendre dire ses quatre vérités par sa suivante.
Extrait
Scène III – TRIVELIN, CLÉANTHIS esclave, EUPHROSINE sa maîtresse.
TRIVELIN
Ah ça, ma compatriote ; car je regarde désormais notre île comme votre patrie ; dites-moi aussi votre nom ?
CLÉANTHIS (saluant)
Je m'appelle Cléanthis, et elle Euphrosine.
TRIVELIN
Cléanthis ; passe pour cela.
CLÉANTHIS
J'ai aussi des surnoms ; vous plaît-il de les savoir ?
TRIVELIN
Oui-da. Et quels sont-ils ?
CLÉANTHIS
J'en ai une liste : Sotte, Ridicule, Bête, Butorde, Imbécile, et cœtera.
EUPHROSINE (en soupirant)
Impertinente que vous êtes !
CLÉANTHIS
Tenez, tenez, en voilà encore un que j'oubliais.
TRIVELIN
Effectivement, elle vous prend sur le fait. Dans votre pays, Euphrosine, on a bientôt dit des injures à ceux à qui l'on en peut dire impunément.
EUPHROSINE
Hélas ! que voulez-vous que je lui réponde, dans l'étrange aventure où je me trouve ?
CLÉANTHIS
Oh, dame, il n'est plus si aisé de me répondre. Autrefois il n'y avait rien de si commode ; on n'avait affaire qu'à de pauvres gens : fallait-il tant de cérémonies ? (Faites cela, je le veux ; taisez-vous, sotte) voilà qui était fini. Mais à présent il faut parler raison : c'est un langage étranger pour Madame, elle l'apprendra avec le temps ; il faut se donner patience : je ferai de mon mieux pour l'avancer.
TRIVELIN (à Cléanthis)
Modérez-vous, Euphrosine. (À Euphrosine.) Et vous, Cléanthis, ne vous abandonnez point à votre douleur. Je ne puis changer nos lois, ni vous en affranchir : je vous ai montré combien elles étaient louables et salutaires pour vous.
CLÉANTHIS
Hum. Elle me trompera bien si elle amende.
TRIVELIN
Mais comme vous êtes d'un sexe naturellement assez faible, et que par là vous avez dû céder plus facilement qu'un homme aux exemples de hauteur, de mépris et de dureté qu'on vous a donnés chez vous contre leurs pareils ; tout ce que je puis faire pour vous, c'est de prier Euphrosine de peser avec bonté les torts que vous avez avec elle, afin de les peser avec justice.
CLÉANTHIS
Oh, tenez, tout cela est trop savant pour moi, je n'y comprends rien ; j'irai le grand chemin(1), je pèserai comme elle pesait ; ce qui viendra, nous le prendrons.
TRIVELIN
Doucement, point de vengeance.
CLÉANTHIS
Mais, notre bon ami, au bout du compte, vous parlez de son sexe ; elle a le défaut d'être faible, je lui en offre autant ; je n'ai pas la vertu d'être forte. S'il faut que j'excuse toutes ses mauvaises manières à mon égard, il faudra donc qu'elle excuse aussi la rancune que j'en ai contre elle ; car je suis femme autant qu'elle, moi : voyons qui est-ce qui décidera. Ne suis-je pas la maîtresse, une fois ? Eh bien, qu'elle commence toujours par excuser ma rancune ; et puis, moi, je lui pardonnerai quand je pourrai ce qu'elle m'a fait : qu'elle attende.
EUPHROSINE (à Trivelin)
Quels discours ! Faut-il que vous m'exposiez à les entendre !
CLÉANTHIS
Souffrez-les, Madame ; c'est le fruit de vos œuvres.
TRIVELIN
Allons, Euphrosine, modérez-vous.
CLÉANTHIS
Que voulez-vous que je vous dise : quand on a de la colère, il n'y a rien de tel pour la passer, que de la contenter un peu, voyez-vous ; quand je l'aurai querellée à mon aise une douzaine de fois seulement, elle en sera quitte ; mais il me faut cela.
TRIVELIN (à part à Euphrosine)
Il faut que ceci ait son cours ; mais consolez-vous, cela finira plus tôt que vous ne pensez. (À Cléanthis.) J'espère, Euphrosine, que vous perdrez votre ressentiment, et je vous y exhorte en ami. Venons maintenant à l'examen de son caractère : il est nécessaire que vous m'en donniez un portrait qui se doit faire devant la personne qu'on peint, afin qu'elle se connaisse, qu'elle rougisse de ses ridicules, si elle en a, et qu'elle se corrige. Nous avons là de bonnes intentions, comme vous voyez. Allons commençons.
CLÉANTHIS
Oh, que cela est bien inventé ! Allons, me voilà prête ; interrogez-moi, je suis dans mon fort.
EUPHROSINE (doucement)
Je vous prie, Monsieur, que je me retire, et que je n'entende point ce qu'elle va dire.
TRIVELIN
Hélas ! ma chère dame, cela n'est fait que pour vous ; il faut que vous soyez présente.
CLÉANTHIS
Restez, restez, un peu de honte est bientôt passée.
TRIVELIN
Vaine, minaudière et coquette, voilà d'abord à peu près sur quoi je vais vous interroger au hasard. Cela la regarde-t-il ?
CLÉANTHIS
Vaine, minaudière et coquette, si cela la regarde ? Eh voilà ma chère maîtresse ! cela lui ressemble comme son visage.
EUPHROSINE
N'en voilà-t-il pas assez, Monsieur ?
TRIVELIN
Ah, je vous félicite du petit embarras que cela vous donne ; vous sentez, c'est bon signe, et j'en augure bien pour l'avenir : mais ce ne sont encore là que les grands traits ; détaillons un peu cela. En quoi donc, par exemple, lui trouvez-vous les défauts dont nous parlons ?
CLÉANTHIS
En quoi ? partout, à toute heure, en tous lieux ; je vous ai dit de m'interroger ; mais par où commencer, je n'en sais rien, je m'y perds ; il y a tant de choses, j'en ai tant vu, tant remarqué de toutes les espèces, que cela me brouille. Madame se tait, Madame parle ; elle regarde, elle est triste, elle est gaie : silence, discours, regards, tristesse, et joie : c'est tout un, il n'y a que la couleur de différente ; c'est vanité muette, contente ou fâchée ; c'est coquetterie babillarde, jalouse ou curieuse ; c'est Madame, toujours vaine ou coquette l'un après l'autre, ou tous les deux à la fois : voilà ce que c'est, voilà par où je débute, rien que cela.
EUPHROSINE
Je n'y saurais tenir.
TRIVELIN
Attendez donc, ce n'est qu'un début.

Voir dans le texte
(1)J'irai au plus simple.