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De la vanité féminine

La satire de la vanité féminine, ici menée par Cléanthis, revient fréquemment sous la plume de Marivaux, et pas seulement dans ses textes théâtraux. Dans la première feuille du Spectateur français, l'homme qui s'exprime évoque une jeune femme qu'il a aimée dans sa jeunesse et qui lui semblait particulièrement naturelle et peu préoccupée de son apparence.
« Un jour qu'à la campagne je venais de la quitter, un gant que j'avais oublié fit que je retournai sur mes pas pour l'aller chercher ; j'aperçus la belle de loin, qui se regardait dans un miroir, et je remarquai, à mon grand étonnement, qu'elle s'y représentait à elle-même dans tous les sens où durant notre entretien j'avais vu son visage ; et il se trouvait que ses airs de physionomie que j'avais cru si naïfs n'étaient, à les bien nommer, que des tours de gibecière ; je jugeais de loin que sa vanité en adoptait quelques-uns, qu'elle en réformait d'autres ; c'étaient de petites façons, qu'on aurait pu noter, et qu'une femme aurait pu apprendre comme un air de musique. […] Vous parlerai-je plus franchement ? lui dis-je, je viens de voir les machines de l'Opéra. »
Outre L'Île des esclaves, Marivaux a écrit trois autres pièces fondées sur une utopie : L'Île de la raison, La Nouvelle Colonie – dont le texte a été perdu – et La Colonie qui est une réécriture de la précédente. Cependant, à la différence de L'Île des esclaves, ces pièces n'eurent pas de succès.
Voici le début de la scène d'exposition de La Colonie :
Arthénice, Mme Sorbin
ARTHÉNICE
Ah çà ! Mme Sorbin, ou plutôt ma compagne, car vous l'êtes, puisque les femmes de votre état viennent de vous revêtir du même pouvoir dont les femmes nobles m'ont revêtue moi-même, donnons-nous la main, unissons-nous et n'ayons qu'un même esprit toutes les deux.
Mme SORBIN
(lui donnant la main)
Conclusion, il n'y a plus qu'une femme et qu'une pensée ici.
ARTHÉNICE
Nous voici chargées du plus grand intérêt que notre sexe ait jamais eu, et cela dans la conjoncture du monde la plus favorable pour discuter notre droit vis-à-vis des hommes.
Mme SORBIN
Oh ! pour cette fois-ci, Messieurs, nous compterons ensemble.
ARTHÉNICE
Depuis qu'il a fallu nous sauver avec eux dans cette île où nous sommes fixées, le gouvernement de notre patrie a cessé.
Mme SORBIN
Oui, il en faut un tout neuf ici, et l'heure est venue ; nous voici en place d'avoir justice, et de sortir de l'humilité ridicule qu'on nous a imposée depuis le commencement du monde : plutôt mourir que d'endurer plus longtemps nos affronts.
ARTHÉNICE
Fort bien, vous sentez-vous en effet un courage qui réponde à la dignité de votre emploi ?
Mme SORBIN
Tenez, je me soucie aujourd'hui de la vie comme d'un fétu ; en un mot comme en cent, je me sacrifie, je l'entreprends. Mme Sorbin veut vivre dans l'histoire et non pas dans le monde. […]

Page de titre de L'Île des esclaves parue en 1725.
Page de titre de L'Île des esclaves parue en 1725.